Barbara Skarga, une humaniste européenne

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    Joanna Nowicki

    Professeur à l’Université

    de Cergy-Pontoise

   à l’occasion de la parution de

« Penser après le Goulag »

 

 Barbara Skarga, née à Varsovie en 1919 et décédée en 2009, est une grande dame  de la philosophie, la meilleure spécialiste polonaise de l’histoire de la philosophie française, pourtant pratiquement inconnue du public français qui, jusqu’à présent, ne connaissait de ses textes que  ses souvenirs de son expérience du Goulag, qui furent d’ailleurs publiés en 1985 à Paris par la maison d’édition polonaise de Jerzy Giedroyc, Instytut Literacki, puis  réédités en Pologne après 1989 et ensuite traduits en français en 2000 aux Editions de la Table Ronde, sous le titre Une absurde cruauté. Maintenant, le lecteur français pourra la découvrir un peu plus, grâce à un recueil de textes publié aux  Editions du Relief au début de l’année 2012, sous le titre Penser après le Goulag. Il pourra donc découvrir une nouvelle voix tout à fait représentative d’un certain humanisme venu de l’Autre Europe durant la guerre froide, un humanisme à la fois très proche et pourtant différent de celui de l’Europe occidentale.

 Dans son dernier ouvrage intitulé Le clivage de l’humanité, Jacques Dewitte décrit cette différence en ces termes :  «En lisant et fréquentant des personnes issues de l’Autre Europe – les Tchèques ou les Polonais – on découvrait une autre attitude. La culture n’était pas pour eux un poids à liquider, mais une richesse qui nourrit, un bien fragile et vulnérable. Elle devait être préservée et cultivée contre les forces qui la menacent. Cela allait de pair avec une tout autre idée de la liberté. Non pas une liberté en opposition radicale contre la culture, contre la langue héritée, contre les formes héritées, mais une  liberté faisant fond sur elles. De même pour l’histoire : elle n’était pas un ennuyeux pensum à mémoriser ni un héritage encombrant à effacer, mais une ressource pour comprendre d’où on venait et pour savoir où l’on veut aller. De cette Autre Europe venait aussi l’idée-l’expérience – que l’Europe elle-même comme civilisation, était quelque chose de fragile, de contingent, de menacé, quelque chose qui devrait être défendu, pour quoi on devait se battre, mais aussi quelque chose qui n’était nullement évident et qui appelait un approfondissement intellectuel. C’était la voix de l’humanisme d’Europe centrale qui se faisait entendre. Et cette voix continue à être en désaccord avec la subversion institutionnalisée qui s’est installée un peu partout » 

Cette différence subtile avec les humanistes de l’Europe occidentale résulte sans doute d’une expérience spécifique et d’une formation intellectuelle particulière qui rapproche Barbara Skarga de ses amis Kolakowski et Tischner, avec lesquels elle dialoguait dans ses écrits comme dans la vie. On peut donc, à la lumière des textes de Barbara Skarga que le lecteur français peut maintenant découvrir,  se demander   en quoi ces penseurs, qui ont eu des expériences historiques et existentielles différentes tout en partageant les mêmes valeurs et les mêmes convictions que  leurs collègues de la partie occidentale de l’Europe, ont  généré un humanisme effectivement spécifique. On peut aussi se demander si cet humanisme, que l’on découvre en France avec un décalage dans le temps, grâce aux passeurs de la génération suivante qui a été éduquée par ces personnes souvent exceptionnelles ou grâce aux traductions qui sont enfin effectuées, apporte un regard différent sur notre réalité commune.

Pour moi, une de ces personnalités que j’ai eu la chance et l’honneur de fréquenter était Barbara Skarga, dont j’ai appris à connaître le regard sur la réalité polonaise et sur la réalité européenne. Ce qui m’a frappée dans son analyse, c’est tout d’abord le refus de toute tentation victimaire. Sa vie personnelle avait été objectivement détruite  par l’Histoire – la deuxième guerre mondiale, la résistance antinazie,  ensuite l’époque stalinienne et le Goulag ne lui ont pas permis de fonder une famille, lui ont enlevé l’être le plus cher. Ensuite « la petite stabilisation  du communisme aux dents cassées » l’a écartée de l’enseignement qui lui était interdit et elle n’a pu vivre pleinement que pendant quelques années de liberté retrouvée après la chute du Mur de Berlin. Elle ne s’est pourtant jamais considérée comme victime et réclamait le respect de l’autonomie de la personne, la responsabilité, la réconciliation et refusait le langage de la haine : « J’ai appris une certaine attitude face aux gens, de la compréhension et de la compassion, sans jugement. Le langage de  vengeance de notre époque, surtout dans la politique, m’est totalement étranger. Les gens sont tellement différents, leurs destins sont si différents, il faut toujours y voir un être singulier, avec une histoire particulière. Pour moi une personne singulière est toujours plus importante que la société » écrit-elle dans un livre d’entretiens qui a été publié en 2007.

Elle a beaucoup réfléchi sur la frontière dans tous les sens du mot. Elle pensait que c’est la frontière qui l’avait éduquée, car elle avait d’abord évolué  aux confins-est de la Pologne. Très tôt elle avait pu visualiser les différences de civilisations entre les Russes et les Européens: «Dans mon  milieu on savait ce qu’étaient les Soviétiques car on les connaissait pendant la première guerre et ensuite, juste après, pendant la révolution de 1917. Personne n’avait aucune illusion ». Pour elle, les frontières mentales qu’elle a également découvertes résident dans l’attitude face à la parole. Dans son éducation, la parole était  très importante. Or, ses  contacts avec « les Moscovites » lui ont fait comprendre combien ils ironisaient sur ce qu’ils considéraient comme « les  habitudes de la noblesse polonaise » – la parole d’honneur, qui ne comptait pas pour eux :  « Nous avions, c’est vrai, un certain sentiment de supériorité pour cela. Mais je l’ai perdu dans le Goulag. J’ai rencontré des personnes intéressantes et formidables. J’ai toutefois gardé un sentiment d’altérité.», avoue-t-elle.

Ainsi,  elle a gardé  son identité propre, la conscience des frontières et de l’enracinement, essentielles pour ne pas se perdre et pour s’ouvrir aux autres. « Pourquoi disait-on gordyje polatchki (les orgueilleuses Polonaises)? Chacune de nous se sentait-elle vraiment la représentante de la nation polonaise, l’ambassadeur de la liberté, de la culture, des idéaux européens les plus élevés ? Quelle terrible mégalomanie nous affectait toutes, quelle foi nous avions dans  notre supériorité naturelle sur ce qui nous apparaissait comme sauvage, barbare et criminel ! Je pense que dans bien des cas rien ne justifiait notre attitude, surtout à l’égard de l’ancienne intelligentsia russe. Il en était ainsi pourtant. Pourquoi ? Par haine ? Plutôt par mépris, ou par sentiment d’une énorme différence culturelle, un sentiment qui ne fit que croître avec les expériences nouvelles.»

Elle insiste beaucoup sur l’importance de la maison natale, qu’elle considère comme constitutive de l’identité personnelle: «Il y a encore une autre sorte de perte dont la cicatrice guérit difficilement. C’est la perte de sa maison, l’exil. (…)». Pour évoquer l’importance de la maison, elle cite Heidegger (dont, par ailleurs, elle ne partage pas  tous les points de vues): «La façon dont tu es et dont je suis, la manière dont nous autres hommes sommes sur terre est le buan,  l’habitation. Etre homme veut dire : être sur terre comme mortel, c’est à dire: habiter »

Et elle poursuit: «Quant à l’exil, ce n’est pas seulement un fait socio-politique brutal. Ce n’est pas uniquement une expropriation. C’est une violence faite à mon être et à ma capacité de me construire. C’est me condamner à me perdre  dans ce qui m’est étranger et ce que je ne suis pas en état de comprendre. On parle alors de coupure d’avec ses racines, et cette tournure métaphorique contient de l’amertume. Car la maison, comme je l’ai déjà écrit, n’est pas simplement un bâtiment mais un lieu où on grandit, c’est la terre sur laquelle naît mon Moi dans toutes ses dimension. C’est là que j’apprends à être moi-même.» Elle reprend Hannah Arendt: «Etre déraciné, cela veut dire n’avoir pas de place dans le monde, reconnue et garantie par les autres.» 

Cette sensibilité particulière aux racines perdues, à la maison natale détruite, aux déplacements imposés, à la nécessité de reconstruire sa vie nouvelle est une expérience dont de nombreux penseurs de l’Autre Europe témoignent contre l’internationalisme superficiel et un universalisme abstrait. Il est intéressant de noter que cette attitude n’est pas contradictoire avec l’ouverture aux autres, l’intérêt pour un certain cosmopolitisme qui respecte l’âme nationale et qui rejette le provincialisme d’esprit.  Car cette attitude est faite du refus catégorique de toute tentation nationaliste et d’une certaine sensibilité ou vision cosmopolite qui rencontre  facilement l’universalisme français. En effet, Barbara Skarga donne la définition suivante du cosmopolitisme : « Le cosmopolitisme n’est pas une idée née des sentiments pathologiques qui habillent en plumes multicolores ce qui est étranger. L’étranger le concerne autant que le familier, tout simplement il considère l’humanité comme plus importante que la nation.»

C’est donc bien une humaniste européenne qui décrit cette frontière  discutable pour beaucoup, mais très concrète pour elle, car elle l’avait franchie, une fois libérée du Goulag.  Il s’agit en l’occurrence de la frontière entre l’Asie et l’Europe: «Quand nous passions à côté de cet obélisque avec l’inscription : Asie- Europe, nous savions que nous quittions le pays où l’individu avait toujours été rien, car la communauté décidait de tout. Ce sont la communauté et le pouvoir tenu pour son incarnation qui décidait là-bas des manières de penser et d’agir, des manières d’être et du sens des désirs, qui autorisaient et qui interdisaient, qui détruisaient les indociles. L’Europe reste la société comme telle, mais elle respecte l’individu. » C’est peut être la raison pour laquelle elle écrira dans ses mémoires qu’une personne singulière est toujours plus importante pour elle que la société.

Elle avoue avoir appris une certaine fierté d’être Européenne, face aux Moscovites, comme elle appelle les Soviétiques, qui, par exemple, ne comprennent pas ce qu’est la parole d’honneur, pourtant essentielle dans son éducation de jeune fille issue de la noblesse terrienne polonaise. Mais elle reconnaît également que cette fierté disparaît face aux formidables personnalités de toutes conditions qu’elle rencontre aux Goulag. Néanmoins, elle garde un sentiment d’altérité. L’altérité surtout face à l’égard de la soumission : « La soumission tenait une telle place dans la mentalité des Soviétiques que les détenus eux-mêmes étaient incapables de comprendre que l’on pût concevoir une idée de résistance. Pourquoi s’opposer aussi bêtement? La dignité? Qu’est-ce que cela veut dire? L’attitude d’un Polonais, d’un Estonien, d’un Roumain, suscitait l’étonnement général des hommes du Goulag (…). Nous Européens étions à mille lieues de pareille résignation (…).»

Pour moi, Barbara Skarga  était avant tout une Européenne. Elle se disait grecque et latine ainsi que proche de la philosophie allemande. Sa manière de penser était tout aussi profondément européenne que celle de l’homme européen qu’elle défendait et qu’elle appelait : « le contestataire incurable au regard sceptique» et qu’elle décrit en ces termes: « Il ne cesse donc d’analyser et de corriger ses propres erreurs. (…) L’homme européen porte en lui l’esprit de Diogène qui raillait l’orgueil de Platon, l’esprit de doute cartésien, la malice de Voltaire et l’analyse de Kant. La critique ne permet pas à la vie européenne de se figer dans un auto-contentement, elle a la force de faire des changements et fait écouter les opinions des autres. Les opinions sont différentes et l’hommes européen a peu à peu appris à apprécier cette diversité ou, du moins à la tolérer. »

Pour Barbara Skarga, l’Europe propose au monde une culture cohérente et peut être fière de sa grandeur, malgré les dérapages du passé dont elle est responsable, car, précisément, elle a toujours été capable d’exercer son esprit critique et de  remettre en cause  ses errements. Elle ne souscrivait pas à l’idée d’infliger à l’Europe un procès pour ces erreurs du passé qui nourrissent sa mauvaise conscience: «C’est une culture cohérente, ce qui n’exclut pas la diversité dans le temps et dans l’espace; elle est durable aussi. Dès lors, il est inutile de chercher les raisons de sa grandeur, car elle est grande, quelque part en dehors d’elle, mais il est tout aussi inutile de chercher les raisons de ses défaites dans les forces hostiles étrangères, car il est probable qu’elle ait engendré ces défaites elle-même. Et c’est ce que nous devrions retenir. »

Il n’est donc pas étonnant que la Pologne d’aujourd’hui ait décidé de créer une Fondation Barbara Skarga avec un prix du meilleur essai philosophique pour la jeunesse. Elle considérait en effet que la culture européenne était jeune et régénérée, pas du tout décadente. Elle était optimiste à l’égard de l’Europe malgré toutes les difficultés institutionnelles. Elle a beaucoup pris part dans le débat public sur l’éthique dans la politique, en suivant Havel et Patocka qui voulait la politique comme morale agissante  et non pas la politique abimée par l’idéologie et la bureaucratisation des rapports humains. Elle se méfiait de l’excès de l’ordre institutionnel  qui absolutise les normes en empêchant la pensée de chercher librement. « Nul ne saurait arrêter la pensée humaine », a-t-elle écrit.

Cette grande dame de la philosophie polonaise, montant à cheval, venant  en France  au volant de  sa voiture à l’âge de 70 ans, était  pleine de fantaisie et de joie de vivre.  Elle appréciait un bon verre de vin français à Paris, où elle se sentait chez elle, car elle y venait pendant 30 ans, accueillie par une famille d’ingénieurs qui voulait décloisonner le milieu bourgeois du XVIème arrondissement en ouvrant les portes de son appartement à cet hôte hors de commun. Il était prévu qu’elle vienne  au  colloque  sur l’Autre Francophonie comme à tous les colloques que j’avais organisés sur l’Europe, mais elle a décidé de partir définitivement, juste avant. Il était urgent que nous  lui rendions hommage en lui consacrant un livre qui la fera peut être un peu mieux  connaître en France.

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