Le patrimoine des châteaux et manoirs polonais: le temps passé est-il perdu?

Paris 28 Octobre 2011
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Piotr Libicki

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Château de Cany

 

Le château de Cany en Normandie, propriété du comte Antoine de Dreux-Brézé d’Harcourt, est largement accessible aux visiteurs chaque été – comme beaucoup de propriétés privées en Europe –. Dans les intérieurs du château réaménagés au cours des siècles non par des conservateurs de musées mais par les propriétaires se cache une continuité qui n’existe pas en Pologne. Une des expressions de cette continuité se trouve dans les gravures sur la porte de la chambre d’enfant qui montrent la croissance des ses petits habitants depuis la moitié du XIXe siècle. Néanmoins, ce qui est également signifiant, c’est que la dernière inscription qu’on trouve date des années soixante-dix du XXe siècle. La résidence étant un domaine privé, la logique voudrait que les dernières inscriptions datent de 2011. Mais, en regardant de près l’intérieur du château, on s’aperçoit que les tables, les armoires et les bibelots sont recouverts par une couche de poussière.

Sous nos yeux, ce monde de la vie de la campagne, des grands domaines terriens, le monde des propriétaires terriens, de la noblesse, de l’aristocratie, c’est-à-dire le monde des élites de la naissance, a définitivement pris fin en Europe. Mon père l’a mentionné clairement dans son exposé. Charles Maurice de Talleyrand remarquait que les changements sociaux et culturels sont ceux qu’on ne peut pas inverser. Le dernier sur la longue liste des grands Français, le Général Charles de Gaulle, en était conscient. Lui-même, partisan de la monarchie qu’il considérait comme le plus équitable et le plus parfait des systèmes politiques, a néanmoins choisi la république. Il a autrefois dit à son collaborateur :  » Je n’aime pas la république pour la république (c’est-à-dire pour elle même), mais puisque les Français l’ont rejoint, il faut la rejoindre ». Sic transit gloria mundi. Ou plutôt: ainsi passe la gloire du monde ancien.

Kłudno

Pourtant le problème de la Pologne est que la fin définitive de ce monde et venue soudainement avec la seconde guerre mondiale. Le destin de la famille Łuniewski, les propriétaires du domaine de Kłudno en Mazovie, en témoigne on ne peut plus clairement. Adam Łuniewski, le président de la Société Terrienne de Crédit à Varsovie, décoré de Polonia Restituta et de la Légion d’honneur française, est mort en 1941, chassé de sa propriété terrienne par les Allemands. Sa femme, Anna Łuniewska, déportée par les Allemands après l’Insurrection de Varsovie en 1944 au camp de concentration de Ravensbrück, est morte d’épuisement le 12 décembre 1944 . Le fils d’Adam et Anna, Ludomir Marian Łuniewski, soldat de la campagne de septembre de 1939, a été assassiné par les Russes à Katyń un an plus tard. Le frère d’ Adam Łuniewski, Jan, est mort en 1950 à la suite des blessures qu’il a subies dans la seconde guerre mondiale. Edward Łuniewski, soldat de l’Armée Nationale (Armia Krajowa), est mort dans l’Insurrection de Varsovie en 1944. Zygmunt Łuniewski, frère d’ Edward et soldat de l’Armée Nationale, lui aussi est mort dans l’Insurrection de Varsovie la même année. Et si quelqu’un avait la chance de pouvoir rester dans son manoir pendant la guerre ou d’y revenir après la guerre, peu après, en 1945, en vertu de la loi, c’est-à-dire ce qu’on appelait «la réforme agraire», les communistes le lui ont confisqué pour toujours. Le monde des manoirs polonais a donc pris fin dans des circonstances dramatiques.
Néanmoins cette longue histoire, même si elle a eu une fin dramatique, ne signifie pas que le manoir polonais en tant que valeur ait disparu. Car il s’avère que la spécificité de l’histoire polonaise des deux siècles précédents, celle de la période qui commence par les annexions et l’abolition du servage, lui a paradoxalement porté secours. Pas à ce manoir qui, dans le courant principal de l’histoire européenne, a duré d’une façon artificielle tout au long du XIXe siècle et qui n’a finalement pas survécu au drame de la seconde guerre mondiale. Mais à ce manoir qui, avec le début des annexions, est né dans notre conscience et dans nos cœurs, tout en gardant sa forme physique. Il s’agit d’un manoir dans lequel est venue au monde une nouvelle nation nobiliaire. Comment ceci a eu lieu, c’est ce que je vais vous expliquer maintenant.

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Je voudrais maintenant présenter l’histoire du manoir polonais. Souvent nous ne réalisons pas comment le siège chevaleresque-nobiliaire-terrien a changé au cours des siècles et qu’il ne s’est pas toujours présenté comme une maison blanche avec des colonnes. Ses formes changeantes reflètent, comme un miroir, la réalité et la vie qui se transforment.
Le siège chevaleresque au Moyen Age, c’était une tour. Car un château était une construction coûteuse. Seuls le roi, les princes locaux et les plus hauts fonctionnaires de l’appareil d’état pouvaient se permettre d’en construire. Même eux, d’ailleurs, choisissaient souvent la tour, car elle représentait plus qu’une version de logement moins chère. Elle était le signe, la marque de l’esprit chevaleresque. C’est par ce prisme qu’il faut percevoir la décision du roi de France Philippe VI de commencer en 1337, à Vincennes, la construction de la tour-donjon comme cœur du complexe résidentiel. Une tour qui alliait les fonctions résidentielles et défensives a également été bâtie dans le Wawel, à Cracovie, au début du XIVe siècle par le roi Władysław Łokietek. Elle est devenue ultérieurement cœur du château.

L’un des plus magnifiques sièges chevaleresques alliant fonctions militaires et résidentielles préservé jusqu’à nos jours, c’est la tour de Siedlęcin en Silésie (à proximité de Jelenia Góra), bâtie au début du XIVe siècle par le prince świdnicko-jaworski de la dynastie polonaise des Piast. Elle est érigée sur une petite colline et entourée par un fossé. Dans la salle de cérémonie, au deuxième étage, est conservée une fresque extraordinaire qui montre l’histoire de Lancelot – un des chevaliers de la Table Ronde, ce qui démontre que la culture de la cour avait un caractère universel pour toute L’Europe.

Rzemień

Un autre exemple impressionnant de tour militaire et résidentielle datant du Moyen- Âge est la tour de Rzemień dans la région de Podkarpacie. À peine transformée au cours des années (sa loggia est un élément ultérieur), cete tour a été élevée au XVe siècle par la famille Tarnowski.
Bien évidemment un chevalier ordinaire ne pouvait pas se permettre de maçonner un siège aussi magnifique. Le plus souvent, il érigeait une tour en bois. Il la situait de la même façon sur une colline et, si c’était possible, l’entourait d’une douve. Parfois il la situait dans un endroit difficile d’accès, entre les bras de la rivière, dans des zones humides. Bien qu’elle soit un bâtiment en bois, la tour remplissait les mêmes fonctions: elle servait de logement pour le chevalier et sa famille et protégeait les domestiques contre le danger. Elle était aussi, ce qui était le plus important, une marque déposée de chevalerie, un signe de sa supériorité féodale.

 Czarków

Aucune tour chevaleresque en bois ne s’est conservée jusqu’à nos jours. Néanmoins on peut trouver dans le paysage les endroits où elles étaient situées. L’un d’eux est une colline entourée par une douve qui se trouve à Czarków en région de Wielkopolska (Grande Pologne).

 Łazy

De même, à Łazy, dans la région de Małopolska, au milieu d’un lac asséché, se trouve une îlette sur laquelle on a dû ériger au Moyen Age une petite forteresse de chevalier – fortalicium. Son élément le plus important était bien évidemment la tour résidentielle et défensive.

 Jeżewo

Il semblerait logique que la Renaissance, avec sa nouvelle culture humaniste qui a commencé à pénétrer en Pologne dès la fin du XVe siècle, change complètement les coutumes et le logement du chevalier. Après tout, le chevalier était de plus en plus attaché à la terre : il devenait un propriétaire-producteur de biens tels que le blé ou le bois qu’il exportait en Europe occidentale et assurait ainsi la prospérité du Royaume de Pologne. La guerre devenait pour lui une réalité de second plan. Pourtant l’esprit chevaleresque est resté pour lui une valeur principale, un mythe de base du groupe social auquel il appartenait.

Cela explique que, si nous regardons les maisons des propriétaires terriens polonais du XVIe siècle et même celles qui ont été érigées dans la première moitié du XVIIe siècle, nous pouvons nous apercevoir que leurs formes restent toujours médiévales. Par exemple, la maison ressemblant à une tour à Jeżewo, au sud de la Małopolska, qui date du XVe siècle et qui a été agrandie au milieu du XVIe siècle.

 Jakubowice

Un autre exemple, c’est une maison de forme similaire construite vers le milieu du XVIe siècle à Jakubowice, à proximité de Cracovie. Ceux qui ne pouvaient pas se permettre un bâtiment en pierre – et ça concernait la majorité – érigeaient un bâtiment similaire en bois. Et c’est de telles maisons en bois rappelant une tour qu’était parsemé le paysage polonais du XVIe siècle et de la première moitié du XVIIe siècle.

Pour un gentilhomme de la Renaissance, cette maison-tour formait un ensemble avec le tombeau construit dans l’église paroissiale. Il ne lui venait pas à l’esprit de s’y présenter comme un citoyen humaniste vêtu d’un costume laïc. Il était toujours profondément convaincu d’être un chevalier, peut être passif, mais il l’était quand même! Ainsi nous rencontrons, dans les églises de Pologne, un nombre important de ces guerriers endormis, enfermés dans leurs armures, avec l’épée et le casque à côté d’eux. Par exemple dans l’église de Kórnik.

Mais il y avait des exceptions. Ceux qui vivaient à proximité de la cour royale de Cracovie, sous l’influence des dernières modes italiennes, choisissaient des constructions qui ne correspondaient en aucune façon au paysage polonais de l’époque. La villa suburbana, propriété du secrétaire royal Justus Decjusz est un exemple de ces importations italiennes.

 Wola Justowska

Elle fut érigée à Wola, aujourd’hui un quartier de Cracovie appelé Wola Justowska, dans les années trente du XVIe siècle. Du côté de sa loggia, ajoutée un peu plus tard, s’étendait une belle vue sur la ville éloignée de quelques kilomètres et sur le siège royal – le Wawel. Une autre construction résidentielle suburbaine, aujourd’hui disparue, était la villa de l’évêque de Cracovie Samuel Maciejowski, construite dans les années quarante du XVIe siècle à Prądnik Biały, également à proximité de Cracovie. Mais l’évêque a commandé de placer dans la villa 33 canons, pour défendre ce paradis privé, si nécessaire.

Cependant les gouttes de la nouvelle culture humaniste creusaient lentement la roche chevaleresque. Les cœurs des simples guerriers installés à la campagne s’ouvraient lentement au plaisir de la communion avec la nature et aux joies de la vie rurale. N’étant pas dérangés trop souvent par la guerre, ils succombaient à cette idylle apothéosée par les poètes. Jan Libicki, un poète de la fin de la Renaissance, écrivait:

« Heureux celui qui est libéré des affaires difficiles, / comme en connurent les nations d’autrefois, / Cultive la terre de ses ancêtres avec le bœuf et la charrue, / Ne se soucie d’avoir à payer l’usure, / N’est pas appelé par le cor au sanglant combat, / Ni ne craint le vent de la mer déchaînée. / (…). Il plante de jeunes arbustes, / Regarde ses troupeaux qui vont dans les prés / Verts et s’appellent en mugissant : / ( …) Parfois il se couche à l’ombre d’un saule,/ Parfois il pose sa tête sur un bon gazon ; / C’est alors que là-bas les eaux tombent des bords escarpés, / Et que les oiseaux chantent avec grâce au bruit des ruisseaux qui coulent dans les bois. »

Szydłowiec

Quand nous regardons le château médiéval de Szydłowiec au sud de la région de Mazovie, nous nous apercevons que, suite à la reconstruction au cours de la première moitié du XVIIe siècle, il a gagné une loggia accessible par la salle principale. De cette loggia, les propriétaires et les invités pouvaient admirer la vue de la ville et ses alentours ou tout simplement profiter du soleil de midi.

 Książ Wielki

La première résidence moderne en Pologne qui ait été basée sur la conception de l’idylle est le château Książ Wielki à 40 km de Cracovie, érigé juste à la fin du XVIe siècle par l’évêque Piotr Myszkowski. Tout comme la villa de Justus Decjusz , ce n’était pas un objet bizarre et étranger dans le paysage polonais, mais le résultat d’une lente maturation du nouveau concept de résidence. L’édifice, dont l’intérieur est planifié symétriquement et de façon moderne, a complètement perdu ses fonctions défensives (les éléments gothiques, qui couronnent la partie central viennent du XIXe siècle).

 Książ Wielki: meurtrière du bastion

Seuls les deux bastions qui maintiennent le plateau sur lequel est situé le château étaient percés dans le niveau inférieur par des canonnières plutôt symboliques.

 Książ Wielki: le bastion


Książ Wielki : la loggia)

Au-dessus sont apparus deux petits bâtiments – la chapelle et la bibliothèque – ouverts sur l’extérieur grâce aux loggias.

 Podhorce

Ce jeu entre l’esprit chevaleresque et l’esprit idyllique, qui gagne un champ de plus en plus grand, est bien illustré par la résidence du grand hetman de la couronne, Stanisław Koniecpolski, à Podhorce (aujourd’hui en Ukraine) : elle fut érigée dans les années trente du XVIIe siècle. Le hetman avait voulu habiter une résidence confortable, moderne et ouverte sur le paysage infini. Mais, restant un guerrier actif, il tenait à manifester sa condition militaire. Il a donc entouré le château avec des fortifications. Il n’était aucunement question, bien sûr, que les fortifications soient en mesure de défendre Mars, qui se reposait dans sa résidence céleste, mais ils communiquaient néanmoins au monde que Mars était le dieu de la guerre.

Ça n’était pas une solution originale, car le genre palazzo in fortezza représenté par la résidence du hetman Koniecpolski était connu dans toute l’Europe. Mais il n’y a pas de doute que Podhorce ait été une des plus sublimes.

Nous avons parlé des résidences de l’élite de l’état. Et qu’en est-il des résidences des gentilshommes moyens? Est-ce qu’au XVIIe siècle ils habitaient toujours ces maisons anachroniques en forme de tour?

Manoir de Siedmiorogów

On suppose que c’est au milieu du XVIIe siècle que le logement du noble devient un manoir sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. C’est une construction à un seul niveau dont l’intérieur est conçu axialement et qui est couverte d’un toit haut et souvent flanqué par ce qu’on appelle alkierze, des petits bâtiments-annexes aux angles. Ce genre va subsister sans changements majeurs jusqu’ à la fin du XVIIIe siècle. C’est pour cette que nous pouvons évoquer ici le manoir de Siedmiorogów…

Manoir  de  Koszuty

…et Koszuty en Grande Pologne (Wielkopolska) ou le manoir de Karniowice aux alentours de Cracovie.

Manoir de Karniowice

La genèse de la forme du manoir est simple, même si elle ne peut pas être lisible au premier coup d’œil. Elle se présente comme un modèle réduit de la grande architecture, c’est-à- dire celle des résidences seigneuriales. Il suffit de regarder de nouveau le manoir de Karniowice et de le comparer avec le château de Podhorce.

 Château de Podhorce

On retrouve la même composition symétrique et axiale ainsi que les bâtiments-annexes aux angles.

Le nouveau manoir, qui était certainement plus proche de l’esprit de l’idyllique villa italienne que du siège chevaleresque, n’était néanmoins pas dépourvu de symboles de chevalerie. Car la négation totale de l’esprit chevaleresque aurait été la négation de ses racines et de sa position sociale! Le hetman Koniecpolski lui-même en était conscient, alors qu’il était un noble des plus modestes, vivant dans un très petit village du Royaume de Pologne. Parmi ces symboles chevaleresques, on peut inclure les bâtiments-annexes aux angles du manoir qui étaient une réminiscence des tours du château.

Manoir de  Świdnik

Si nous regardons le manoir de Świdnik dans la région de Podhale, au sud de la Pologne, nous avons tout simplement l’impression de voir un petit château fort. Derrière la porte principale s’ouvrait autrefois un vestibule qui était une sorte d’«espace chevaleresque», une réminiscence de la cour du château médiéval. Sur les murs étaient accrochés des gorgets, des épées et parfois il s’y trouvait également une armure. C’est là que, symboliquement, le chevalier descendait de cheval et se débarrassait de son armure pour entrer dans les chambres et revêtir une robe domestique de propriétaire terrien.

Tour de Garlica Murowana

Quand ces attributs chevaleresques ne suffisaient pas ou que le manoir en était dépourvu, le noble manifestait son attitude chevaleresque d’une autre façon. Il érigeait à proximité du manoir un petit bâtiment qui ressemblait à une tour. Grâce à cet attribut, personne n’avait de doute : dans la maison à côté habite un noble chevalier ! Un exemple parfait est la tour du XVIIe siècle qui se trouve à Garlica Murowana près de Cracovie. Au premier étage de la tour se trouvait le plus probablement une salle qui était une continuation de la tradition médiévale de la salle de cérémonies qu’on connait grâce à l’exemple de Siedlęcin, cité au début de l’exposé.

Lamus de  Pisary

Les exemples des telles tours pourraient être multipliés. Et voici le bâtiment appellé lamus à Pisary, dont la signification originelle était sans doute la même que dans le cas de Garlica Murowana.

Tour d’un manoir de Lituanie

Souvent, c’est la porte qui menait au manoir qui prenait la forme d’une tour. Ici nous avons un exemple venant de Lituanie (autrefois une partie du royaume de Pologne).

Manoir de Lituanie

Le manoir était complètement dépourvu d’attributs ou de fonctions défensives. Parfois, on donnait une forme de tour aux bâtiments d’une ferme. Le lamus de Stefanowo, construit en forme de beffroi polygonal, en est un exemple parfait. La règle qui consiste à marquer les bâtiments d’attributs chevaleresques était présente dans l’ensemble de l’Europe. Je vous recommande de visiter ce siège nobiliaire de la fin du XVIe siècle, situé en Normandie, à Criquetot l’Esneval.

 Criquetot l’Esneval

La maison en elle-même n’a rien de commun dans sa forme avec les tours –les sièges des chevaliers. Elle ressemble plus à une grange. Néanmoins, pour que personne n’ait de doutes sur le fait que ce n’était pas une grange ou une grande maison paysanne mais une résidence nobiliaire, on installait au milieu de la cour un colombier qui ressemblait à un donjon de château médiéval. Comme nous le voyons, cette règle concernait aussi bien Criquetot l’Esneval que Stefanowo.

Bien évidemment, le baroque, avec le château de Versailles qui fut sa réalisation majeure, a amené une redéfinition des formes. Il a rejeté définitivement l’attribut traditionnel du chevalier qu’était la tour pour en adopter un autre qui était beaucoup plus sublime : la composition axiale. Ce nouvel élément est devenu une image ou un symbole de l’unité hiérarchisée du monde patriarcal. Dans le centre de la nouvelle composition se trouvait bien évidemment la résidence, qu’elle soit royale, princière ou nobiliaire. Mais elle incluait aussi bien les maisons des fonctionnaires de la cour que les chaumières paysannes les plus éloignées.

Le palais de Versailles, le palais royal de Wilanów, le château de Radzyń Podlaski , tout comme les petits manoirs baroques aux frontières du royaume, chacun de ces bâtiments devenait un cœur visible de l’ordre féodal. La conception qui s’appelle entre cour et jardin est devenue populaire en Pologne au XVIIIe siècle.

Mais le vieux monde ne pouvait pas durer éternellement. Si nous cherchons les débuts de la décadence qui s’est achevé au XXe siècle, nous allons les trouver à l’époque des Lumières. C’est à cette époque que l’idée chevaleresque, fondement de l’ordre ancien, a été contestée. Peu après, en conséquence des idées nouvelles du siècle des Lumières, un coup sévère lui a été porté par la Révolution Française, avec sa devise Liberté, Egalité, Fraternité.

Cependant, si être chevalier était un privilège, c’était un privilège spécifique, parce qu’à côté des privilèges comme la possession de terre, l’état de chevalier impliquait une responsabilité à l’égard des gens qui lui étaient soumis. Cette relation complexe de dépendance et de proximité était symbolisée par les tours du château médiéval, la maison en forme de tour, les bâtiments-annexes du manoir et l’axe de la composition baroque. Avec l’époque des Lumières et la Révolution française, le lien de dépendance hiérarchique entre des gens qui étaient proches les uns des autres a été rompu.

Manoir deTułowice

Un signe parlant de la rupture définitive des liens féodaux est le manoir de Tułowice, à 50 km de Varsovie, qui date de 1800. Un beau portique avec des colonnes a été placé non pas du côté du village, mais du côté du jardin. De front, il n’y a qu’une entrée modeste. Ainsi le manoir se détournait symboliquement des habitants du village qui lui étaient autrefois subordonnés, comme s’il voulait dire: „Si nous sommes égaux, nous ne nous soucions pas de vous!” La perte finale de l’esprit chevaleresque transformait le manoir en maison de campagne privée cachée parmi les arbres. L’esprit idyllique prenait toute la place. Quand on regarde la résidence royale Łazienki à Varsovie, construite pour le dernier roi de Pologne, Stanisław-August Poniatowski, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, on voit qu’elle n’a rien de la splendeur de Wilanów construit environ 100 ans plus tôt. La singularité de la forme de Łazienki était une réponse aux changements. L’ancienne chevalerie perdait la signification qui avait jusque-là fondé son existence et fuyait lentement dans un monde privé, irréel et dans ses rêves.

C’est des rêves et non de la vie réelle que sont nés les jardins sentimentaux et emblématiques de Puławy, Powązki, Mokotów, Siedlce ou Arkadia Nieborowska qui étaient remplis des ruines artificielles, de chaumières de bergers et de petits temples antiques. A l’intérieur du temple de Diane visible sur la photo, situé sur le terrain d’Arcadia Nieborowska, la princesse Helena Radziwiłłowa, déguisée en costume grec, jouait le rôle de prêtresse d’Arcadie. Cette mode sentimentale a été ridiculisée par l’évêque Ignacy Krasicki avec les mots du poème « Femme à la mode »:

« Qu’il y ait des buissons de cyprès, / Quelques ruisseaux qui murmurent sur les cailloux ; /  Ici un kiosque, là une mosquée, des baignoires hollandaises, / Là un ermitage, là-bas un temple de Diane, / Que tout y soit placé comme par négligence ou jeu, / Un petit belvédère, de petites cages à oiseaux, / Et ici un rossignol  gazouille à l’oreille, / Une tourterelle gémit, et le pigeon roucoule, / Et moi je médite parmi les cyprès sur les malheurs de Pamela ou d’Héloïse… »

C’est exactement dans de tels jardins de la fin de XVIIIe siècle qu’est né l’historicisme du XIXe siècle et la facilité d’ utilisation de différents modi stylistiques.

On pourrait rappeler ici un nombre infini de mises en œuvre.

 Rozalin

Voici une villa italienne à Rozalin à proximité de Varsovie…

 Piekary

…la villa-château néogothique de Piekary aux alentours de Cracovie…

Guzów

…le château de style français à Guzów en Mazovie…

 Osiek

…le palais mauresque à Osiek dans la région de Małopolska…

(zdjęcie 38 Młoszowa)

…et finalement un extraordinaire conglomérat stylistique – la résidence de Młoszowa en Małopolska, érigée par un excentrique, Juliusz Florkiewicz. La résidence allie les tours médiévales et loggias, l’aile baroque et celle de la Renaissance, une chapelle pseudo-romane et des ruines pseudo-gothiques et surtout de nombreux monuments et plaques commémorant des événements imaginaires, qui auraient eu lieu a Młoszowa. Juliusz Florkiewicz publiait dans la presse l’histoire de sa résidence avec des anecdotes fabuleuses, en citant des dates fictives de construction.

Ce monde détaché de la vie réelle et fonctionnant dans un certain „vide privé” ne pouvait durer éternellement. Le XXe siècle, avec la première guerre mondiale, puis la seconde y a mis fin. Mais le château abandonné de Cany en Normandie avait déjà eu son équivalent au XIXe siècle. Dans le célèbre roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa «Le Guépard», nous avons une scène apocalyptique, quand Tancrède et Angélique se promènent à travers les chambres abandonnées de Donnafugata, la magnifique résidence de campagne du prince Fabrizio Salina. Sic transit gloria mundi.

***
Manoir de Głuche

L’histoire de la Pologne a toujours échappé au cours commun. «Le bateau de la République coulait dans la grande flotte des navires européens, notait Adam Zamoyski dans les pages du livre The Polish Way, non pas dans la formation centrale, mais légèrement sur le côté, en faisant parfois des manœuvres étranges». La perte définitive de l’indépendance en 1795 a imposé à la Pologne une soumission qui a duré 123 ans et, paradoxalement, a donné au manoir polonais un secours. Pas à ce manoir qui, dans le courant principal de l’histoire européenne, avait duré d’une façon artificielle tout au long du XIXe siècle et n’a finalement pas survécu à la catastrophe de la seconde guerre mondiale. Mais à celui qui, avec le début de l’époque des annexions, naissait dans la conscience et dans les cœurs polonais sans perdre son enduit physique. Dans les murs de ce manoir venait au monde une nouvelle nation nobiliaire, qui dure jusqu’à présent:

« À chaque fois que je reviens de Prusse, pour me laver de la germanité, / Je passe par Soplicowo, le centre de la polonité, / Là je peux boire et respirer la patrie. »

disait Dobrzyński, surnommé Prusak, un personnage du poème «Pan Tadeusz» d’Adam Mickiewicz. Dans cette situation d’existence limitée de la nation, le manoir polonais restait ou plutôt devenait un petit espace de liberté, un tabernacle particulier et la relique de la Pologne. Grâce à l’énorme popularité de l’œuvre de Mickiewicz, l’histoire de la Pologne nobiliaire devenait celle des tous les Polonais, et le manoir polonais la propriété de toute la nation asservie. C’est alors que, dans le manoir polonais, a eu lieu la révolution polonaise, une révolution au cours de laquelle les mots: liberté, égalité et fraternité ont acquis une dimension réelle. Cette communion nationale renforçait le rêve collectif de liberté et d’indépendance de la patrie.

Manoir de  Kuznocin

Cette idée de noblesse commune a été matérialisée au tournant du XIXe et XXe siècle par une forme architecturale nouvelle. Elle fut à l’origine de l’architecture d’une nation anoblie qui a pris la forme du manoir polonais des temps saxons et de l’époque de Stanislas August Poniatowski, renouvelé avec des motifs venant de la maison anglaise et avec certains éléments du modernisme.

Manoir de  Adamowiźna

Ainsi naissait un style appelé parfois „dworkowy”, ou plus joliment et plus précisément «le style polonais», qui s’est répandu après la reconquête de l’indépendance en 1918 et a donné leur forme aux bâtiments des écoles, des postes, des gares, des villas urbaines et suburbaines, aux sièges nobiliaires bien évidemment, mais aussi aux maisons des petits agriculteurs. On voit un exemple de ce phénomène dans les maisons avec des portiques projetées par les architectes Paweł Wędziagolski et Franciszek Piaścik dans les années vingt et trente du XXe siècle.

Projet de maison paysanne

C’était une conséquence architecturale de ce qui s’est accompli dans la conscience nationale avec Pan Tadeusz d’ Adam Mickiewicz : le manoir polonais est devenu la propriété de tous les Polonais, un bien national qui émanait de l’histoire, de la tradition polonaise, des coutumes, mais aussi de valeurs morales comme l’attachement à la terre et à la campagne, à la famille et à l’Église. Le portique à colonnes, sorte de pars pro toto du manoir, est définitivement devenu un symbole d’un grand sacrum national.

En 1937, dans l’article intitulé « La bourgeoisie nobiliaire de Varsovie », Jan Emil Skiwski, écrivait à propos de la noblesse: „Son pouvoir d’état s’est dispersé presque entièrement. Elle n’est plus une classe, mais une coutume, une attitude. Quand j’erre dans les rues de Varsovie, je vois clairement comment les manteaux anglais de mes compatriotes prennent sous la lumière des formes de robes nobiliaires. Et qui sait, peut-être ce bourgeois varsovien portant un nom qui n’a jamais eu de lien avec le blason nobiliaire, a quand même un peu raison de se dire «noble». On dit par là, tout simplement, qu’il a adopté une attitude qui aujourd’hui appartient non pas à une classe sociale, mais à la nation toute entière».

Maison contemporaine à colonnes

Depuis l’époque de Mickiewicz, les Polonais sont devenus une nation anoblie. Après 1990, cela s’est révélé clairement avec les maisons de style « manoir » érigées dans toute la Pologne, auxquelles on reproche souvent d’être kitch. Dans la subconscience des Polonais, ce simple portique à colonnes est devenu un intermédiaire qui les relie avec le temps mythique de la « vraie » Pologne parsemée de manoirs. Il est devenu aussi une réponse au vide en matière de doctrine morale, religieuse, historique et architecturale de la période de la République Populaire de Pologne (PRL). Mais il y a encore quelque chose qui se cache derrière le portique, quelque chose de plus précieux. Dans un article sous-titré La tour des cloches en argent, publié dans «Rzeczpospolita» le 24 avril 2010, Krzysztof Masłoń a rappelé les mots toujours actuels d’Artur Górski, critique et écrivain de l’époque « Młoda Polska » au début de XXe siècle et de la période de l’entre-deux-guerres, dans son œuvre parue il y a 90 ans, Vers quoi allait la Pologne. L’auteur écrivait: „Un trait caractéristique de la Pologne est la noblesse. Qu’est-ce qu’elle signifie? Un certain type d’homme de nature spirituelle. La noblesse est un type d’homme indépendant moralement, responsable avant tout devant lui-même, avec une conscience unifiée, attaché à la famille comme modèle d’organisation sociale et avec une attitude favorable aux autres nations”. Cette noblesse profondément enracinée dans la nation polonaise semble le plus précieux héritage légué par le manoir polonais. C’est un héritage souvent pesant et fatigant, mais souvent, surtout dans les moments critiques, inestimable. Cela vaut la peine de s’en souvenir, surtout quand nous regardons les ruines des manoirs et châteaux polonais. Ils sont comme les ruines de Rome, d’où est née une nouvelle réalité.

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