« La belle jeunesse » de Marek Hlasko , aux Editions Noir sur Blanc

Agnieszka Grudzinska
Université Paris Sorbonne

Marek Hłasko, auteur toujours « culte » ?

( Texte en PDF avec notes  ICI)

J’’appréhendais cette relecture de l’ouvrage de Marek Hłasko, intitulé en français La belle jeunesse  (titre polonais : Piękni dwudziestoletni). Il est toujours difficile et risqué de revenir après des années aux textes qui ont compté dans notre jeunesse, de revisiter notre mythologie personnelle. C’’est un peu comme regarder de vieilles photos jaunies en se demandant qui était celui-là….  Bref, je craignais de ne plus retrouver les mêmes émotions, les émotions qui étaient les miennes et celles de ma génération du milieu intellectuel dans lequel je baignais à Varsovie.

La lecture de Hłasko a été donc un voyage dans le passé.… Dans quel état en suis-je revenue ?  

Piękni dwudziestoletni (littéralement « les beaux de vingt ans ») est un texte au statut narratif difficilement définissable, écrit en 1966, alors que Hłasko a 32 ans et vit en émigration. L’’auteur meurt trois ans plus tard, en 1969, à Wiesbaden (Allemagne), d’’une overdose d’’un mélange d’’alcool et de drogues, sans qu’e l’’on puisse déterminer s’’il s’’agit d’’un suicide ou d’’un accident. Il a alors 35 ans et a passé onze années en exil.

Piękni dwudziestoletni est un livre de souvenirs, le livre d’’un compte à rebours, écrit ex post, une autobiographie qui doit être considérée sans doute comme une autofiction/autocréation, une « invention vraie », selon les mots de Hłasko lui-même, et non pas comme un « journal vrai ». Des extraits ont été d’’abord publiés en 1966 dans la revue Kultura de Jerzy Giedroyc. Le livre n’’est sorti en Pologne qu’’en 1988 avec quelques menues coupures de la censure. En effet, à partir de 1958, date à laquelle Hłasko a « choisi la liberté » et quitté son pays, ses livres ont été mis pendant plusieurs années à l’’index en Pologne. La publication de ses textes en plusieurs volumes parus aux éditions Czytelnik en 1985, affublée d’une préface prudemment neutre, n’’incluait pas Piękni dwudziestoletni, puisque le nombre de pages censurées était largement supérieur à celui des pages « publiables ».

Il me revient donc de parler aujourd’’hui de ce livre, qui était pour ma génération le livre culte d’’un auteur culte, un livre dont on citait de larges extraits que l’’on connaissait par coeœur à force de le lire et de le relire. On organisait même des concours de récitation sans fautes et, comme Hłasko a consacré beaucoup de pages à Humphrey Bogart et à Casablanca, je dois à notre auteur de connaître également par coeœur les dialogues de ce film….

Qui était ce jeune écrivain pour éveiller de telles ardeurs même des années après ses débuts en littérature ? Il faut d’abord voir en lui le chantre et le symbole de l’’Octobre polonais de 1956, acclamé comme un génie littéraire par tous les écrivains reconnus de l’’ancienne génération « classique », parmi lesquels Maria Dąbrowska. Dans ses nouvelles (Pierwszy krok w chmurach, 1956), Hłasko, dans un geste juvénile, parfois maladroit et presque touchant, bravant les interdits tant idéologiques qu’’artistiques, a osé s’’en prendre aux normes du réalisme socialiste, en instaurant, en quelque sorte à rebours, le  » réalisme noir « . Artur Sandauer, l’’un des critiques majeurs de l’’époque, parlera de son   » lyrisme sombre, désespéré, perdu, qui rappelle par moments Essenine « . Sandauer trouve également chez Hłasko « le don d’’observation froide et lucide, comme venue d’un roman américain ».
Ses premières nouvelles sont donc devenues emblématiques des changements survenus pendant et après le (court) dégel de 1956. C’’est ce Hłasko qu’’on adorait, ce beau rebelle, le James Dean à la polonaise au charme fou, homme à femmes, enfant terrible du système, enfant du siècle promis à un avenir réellement radieux….

La lecture de Piękni dwudziestoletni était par conséquent « auréolée » par celle de la prose de Hłasko écrite en Pologne dix ans auparavant.
Dans cette pseudo-autobiographie (Hłasko la qualifie de « parodie »), il n’’est pas question que de sa vie, loin de là. Impossible de comprendre ce texte sans fixer des yeux la large fresque historique de la PRL (République populaire de Pologne), qui en forme la toile de fond. Lu dans les années 60 à travers ce prisme, comme je l’’ai fait, c’’était un livre fascinant, que je n’’hésiterais pas à qualifier de fondateur. Pourquoi ? Parce qu’’il présentait cet « horrible système communiste », ces « horribles commies/communistes » dans un miroir grotesque, burlesque, ironique, déformant, et c’est cette déformation qui paradoxalement montrait avec encore plus de force la réalité de ces années-là. C’’était un des rares livres qui nous faisait rire de ce dont la plupart des Polonais ne savaient que pleurer ou geindre. Un rire salvateur, salutaire – sans doute parce que nous vivions déjà après, dans « notre petite stabilité/confort » (selon le terme de Tadeusz Różewicz), notre petit « confort communiste », à des années lumière de l’’époque stalinienne de l’’immédiat après-guerre.
C’était aussi un livre fondateur/instructeur au sens propre du terme, car il mettait en évidence l’’éducation perverse et pervertie de la jeune génération, qui apprenait très tôt « le système D » du régime communiste. Cette éducation, en prenant exemple sur la vie de Hłasko, était en fait une dépravation, un apprentissage du mensonge, de l’’hypocrisie, de la schizophrénie quotidienne. Il s’’agissait en quelque sorte de cours pour débutants de ce double talk et ce double think orwelliens et kafkaïens. Selon Hłasko, le seul remède pour ne pas se laisser noyer, pour survivre au marasme et au désespoir dont on ne voyait pas la fin, était d’’en rire d’’un rire absurde, de s’’en moquer, de ne pas le prendre au sérieux (c’est là où l’’on peut voir sans doute des parallèles avec l’’esprit des romans tchèques). Le réalisme désabusé de Hłasko lui a fait trouver le salut dans le rire.

Dans la première partie du livre, l’’auteur parle donc de son vécu en Pologne, de ses menus délits de droit commun indispensables pour joindre les deux bouts, communs à tous justement dans cet univers de misère, où aberrations, corruption, magouilles et délations deviennent un art de survivre. Hłasko a définitivement quitté l’’école à l’’âge de 16 ans et a exercé au total dix-sept métiers. Il décrit ses petits boulots, toujours assortis de petites combines – et par ce biais représente la Pologne communiste et le monde schizophrène des années 50. Tous ces « actes criminels » sont montrés comme des actes quotidiens banals, que l’’on ne considère nullement comme quelque chose d’’exceptionnel ni de blâmable.

« Notre malédiction à nous, les chauffeurs de chez WSS, c’était  » l’’action pommes de terre ». On nous envoyait chercher des pommes de terre à la campagne. [……]. Nous [……] avons malgré tout réussi à tirer notre épingle du jeu. Nous partions pour « l’’action » à plusieurs véhicules : les plus puissants tiraient les plus faibles, le compteur tournait et marquait les kilomètres. Nous vendions l’’essence ainsi économisée aux taxis privés. J’’avais dix-huit ans. En écrivant cela aujourd’’hui, je n’’ai pas honte. Honte à ceux qui m’’ont obligé à agir ainsi. En travaillant quatorze heures par jour, dimanche et jours fériés compris, je gagnais sept cents zlotys par mois. Je n’’avais pas de logement, j’’habitais dans un couloir. »

Hłasko démontre donc (mais sans aucune volonté didactique ni moralisatrice) que ce côté amoral de la société civile influe sur la mentalité des Polonais, qui après avoir considéré le mensonge et le vol pendant l’’occupation nazie comme un acte de courage et de patriotisme, sont obligés de persévérer dans la même voie.

Mais Hłasko, considéré comme un jeune génie entré par la grande porte dans le milieu des intellectuels et des écrivains, nous livre également ses remarques acerbes, ses portraits au vitriol tant des écrivains, intellectuels ou cinéastes fidèles au régime que des timides opposants. Mentionnons une description très réussie du personnage complexe de Władysław Broniewski, ce communiste et poète révolutionnaire (et malgré cela grand poète…), déchiré entre ses idées de gauche, son alcoolisme et sa soif de gloire qui le faisait collaborer avec les commies sans cependant s’’y soumettre complètement. D’’autres portraits tout aussi déplaisants, parfois tracés à la lisière de la caricature, sont à remarquer, dont celui de Kazimierz Brandys. Cette première partie du livre relate donc la vision non édulcorée du milieu littéraire de la PRL des années 50.

Hłasko raconte également des faits politiques et sociaux tels que l’’activité du Klub Krzywego Koła (Club du cercle tordu) et celle de la revue Po Prostu (Sans ambages), de la revue Europa à l’’existence courte, embryons vite étouffés mais importants de la future contestation qui devait se transformer en opposition au régime totalitaire. L’’auteur montre son apparent cynisme face à ces événements qui, pourtant, sont considérés comme révolutionnaires à l’’époque – mais est-ce un vrai cynisme ? N’’est-ce pas plutôt la face cachée des émotions d’’un écrivain pour qui la dérision est la meilleure arme contre la foi naïve dans un acte de révolte dont on pense à tort qu’’il aurait pu améliorer cette « chienne de vie » ? Ne pas y participer, n’’est-ce pas une solution pour ne pas éprouver une nouvelle déception ?

« Je me rappelle qu’’en ces jours mémorables d’Octobre, je remontais, triste, le Faubourg de Cracovie. Des amis m’ont arrêté devant l’’université.
– Viens ce soir à Żerań. On distribue des carabines.
– Et pourquoi faire, une carabine ?
– Nous allons nous battre.
– Remettez, messieurs, vos luttes d’’indépendances à demain, ai-je répondu. Ce soir, je suis invité à la fête de Kropka Minkiewicz. Je ne peux pas lui poser de lapin. Et j’’ai passé mon chemin. »

Alors que dans ses premières nouvelles le « romantisme socialiste » est bien
perceptible, dans son « vrai faux » journal, Hłasko a perdu toutes les illusions quant aux prétendus bienfaits du communisme. Cette déception, l’’auteur aurait voulu la crier « à la gueule du monde entier » (du monde occidental, bien sûr, et surtout de l’’American way of life), mais là, une autre déception amère l’’attend – personne ne s’’intéresse au communisme en général et à la Pologne en particulier. Il faut essayer de trouver des moyens de survie dans ces pays de cocagne où il se rend (France, Allemagne, Israël). Hłasko va ainsi débattre de la meilleure façon, pour un écrivain exilé, d’’abuser du système du pays hôte, afin d’’obtenir le gîte et le couvert :

… « simuler l’’alcoolisme coûte cher et prend du temps; la meilleure solution reste donc le suicide. [……] Le mieux, c’’est de se suicider à Munich, car on nous transportera à l’’hôpital de Haar où l’’on ne souffre pas de solitude : il y a là quatre mille deux cents patients. »

Il faut bien sûr savoir savamment et adroitement rater son suicide, et Hłasko nous donne des conseils avisés sur ce point.
En Allemagne, il est également profitable de jouer sur le traumatisme de tout Polonais à la suite de l’occupation nazie et sur le sentiment de culpabilité des médecins. En Israël, où le taux de folie parmi les immigrés est très élevé, on joue bien sûr sur la démence… Etc., etc.

Même en dehors de la Pologne, Hłasko continue donc d’’user de la sombre ironie en rédigeant son petit manuel de survie à l’’usage du jeune exilé, qui devra choisir entre folie, proxénétisme et prison pour assurer sa pitance.

Mais outre son côté humoristique et ironique, qu’’il ne faut bien sûr pas négliger, il est certain que ce livre est l’’un des meilleurs témoignages (à côté du Journal 1954 de Leopold Tyrmand, bientôt publié en France) sur la lost generation à la polonaise.

On pourrait se demander si ce récit n’est pas tout simplement une vision désespérée de la vie de quelqu’’un qui ne se sent pas chez lui nulle part. Nulle part sauf en Pologne, envers et contre tout ? Les railleries apparemment cyniques de Hłasko seraient alors comme les anecdotes et les souvenirs que l’’on se raconte après l’’enterrement de quelqu’’un qu’’on aimait beaucoup, pour ne pas pleurer. On sent dans les descriptions des aléas de sa vie en Occident une sorte de détresse, de course éperdue où il perd son énergie et sa force légendaires, course après l’’amour (souvent malheureux), après des sensations fortes, des expériences nouvelles, qu’’il transforme en matière littéraire portant l’’inimitable « marque Hłasko ».

Esprit tourmenté, écrivain autodidacte, où qu’’il se trouve, Hłasko restitue l’’air du temps avec le talent rare de quelqu’’un dont la vraie passion était la Pologne, cette Pologne où il ne pouvait pas vivre et dont il a gardé, selon la tradition d’un vrai romantique en émigration, la nostalgie :

« En février 1958, j’’ai atterri à Orly avec huit dollars en poche. J’’avais vingt-quatre ans. J’’étais l’’auteur d’’un tome de nouvelles – édité – et de deux livres qu’’on ne voulait pas publier. [……] Lorsque je suis descendu de l’’avion à Orly, je pensais retourner à Varsovie au bout d’ »un an au plus. Aujourd’’hui je sais que je ne reviendrai plus jamais en Pologne et, tout en écrivant cela, je sais aussi que j’’aimerais me tromper. »

Pour terminer, évoquons les difficultés auxquelles pourrait se heurter le lecteur français. Malgré une très bonne traduction et un appareil de notes très bienvenu (en dépit de quelques petites fautes…), des digressions sur divers auteurs, une évocation souvent détaillée des personnages officiels ou des événements sans doute peu connus en dehors de la Pologne, sans parler des jeux de mots intraduisibles, peuvent rendre la lecture malaisée à un non-spécialiste de cette partie de l’’Europe.

Malgré ces difficultés, pour mieux connaître le passé de la Pologne et mieux cerner l’’abîme qui séparait ce pays du « monde libre » – abîme difficilement imaginable aujourd’hui – et pour finalement comprendre ainsi son présent, lisons « la fiction vraie » de Hłasko comme un document de l’’époque, document fascinant, ironique et riche.

 

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