La pensée politique française en Pologne: une présence séculaire

Barbara Miechowka

Secrétaire générale de la CFP

Présence de la pensée politique française en Pologne

Pour cette année 2012, la Communauté Franco-Polonaise a choisi  pour thème principal de ses conférences l’influence culturelle de la France en Pologne. Le thème nous a été proposé par Maciej Morawski, un  ardent admirateur de la culture politique française, ce qui est une tradition dans sa famille. En effet, son père, Kajetan Morawski, qui, après une carrière de diplomate au service de la 2ème République de Pologne, devint ambassadeur du gouvernement polonais de Londres  auprès de la France libre de 1943 à 1945, puis fut ambassadeur du gouvernement polonais en exil auprès de la France de 1945 à 1969,  a assisté à la naissance du projet de construction de l’Europe politique et a  alors prôné une « Europe cuisinée à la française ». C’est donc à la mémoire de Kajetan Morawski que nous dédions notre cycle de conférences de cette année.

Précisons ce que nous entendons par cette « cuisine à la française » qui pourrait convenir à l’Europe.  Il ne s’agit pas de souscrire à une tradition  qui au cours du 20ème siècle a amené la France à nourrir l’illusion paresseuse que sa culture était une culture universelle dont  le monde entier reconnaissait la suprématie.  Car cette illusion, qui avait déjà montré ses limites en 1939,  conduit à la stagnation actuelle du projet politique européen dont la France se voulait pourtant  porteuse. Il  s’agit plutôt de montrer que l’expérience polonaise ainsi que celle de l’Europe centrale peuvent donner des leçons de méthode pour construire le projet politique européen autour de valeurs, dont certaines furent incontestablement formulées  pour la première fois par des penseurs français et furent ensuite enrichies ou fécondées par une expérience vécue différente de l’expérience française. Car   il est un fait que, à ces moments de l’histoire où la Pologne était soit rayée de la carte de l’Europe, soit sous tutelle soviétique,  les Polonais  ont puisé dans les évolutions de la pensée française des éléments inspirateurs de leur  propre renouveau politique. C’est cette façon fructueuse de puiser chez d’autres pour  créer du nouveau que nous voudrions montrer.

Le phénomène a été étudié au cours d’un colloque intitulé  L’autre francophonie,  organisé par  Joanna Nowicki et Catherine Mayaux en juin 2010 à l’université de Cergy-Pontoise. Ce colloque a montré que les intellectuels d’Europe Centrale ont  fait fructifier leur connaissance de la culture française et de ses traditions humanistes pendant la période communiste et ont créé des courants de pensée féconds en retombées positives pour toute l’Europe, puisque, pour la première fois de sa longue histoire,  sa carte politique a été modifiée sans intervention armée en 1989. Tirant les conséquences de ce constat, au cours de la présentation des actes de ce colloque ( L’autre francophonie, édités chez Champion)  à Cracovie en octobre 2012, Paul Gradvohl, actuellement  directeur du Centre de culture  française de l’université de Varsovie, a présenté à  son auditoire polonais le projet de construire une communauté intellectuelle des Européens qui ne serait pas dominée par une francophonie à visée hégémonique, mais une francophonie qui produirait une polyphonie des  diverses cultures et des diverses langues européennes, à la façon de Montaigne, ce Montaigne qui utilisait le patrimoine intellectuel des auteurs grecs et latins redécouvert au 15ème siècle pour réfléchir les bouleversements du monde auxquels il assistait.

Cette polyphonie, bien que mise en sourdine au cours de 45 ans de domination soviétique sur la moitié de l’Europe, n’a rien de  nouveau. Car l’histoire du continent européen, c’est l’histoire d’un long passé de circulation des idées à travers l’Europe, et plus particulièrement la circulation des idées politiques françaises, notamment en Pologne. On peut rappeler ici le 18ème siècle, celui où « l’Europe parlait français », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Marc Fumaroli, et montrer comment les Polonais ont puisé dans les nouvelles idées politiques apparues en France au 18ème siècle, dans le but de préserver la République nobiliaire de Pologne de l’autocratie russe. En effet, en 1768, les aristocrates polonais se liguèrent dans la Confédération de Bar contre le roi Stanislas-Auguste Poniatowski,  un roi réformateur qui cherchait de nouvelles solutions institutionnelles pour remédier à la faiblesse de l’état polonais, mais  dangereusement dépendant de la volonté hégémonique du voisin russe. Les Confédérés de Bar se tournèrent alors vers des philosophes français comme Jean-Jacques Rousseau ou l’abbé de Mably pour leur demander de proposer des réformes qui préserveraient la tradition de liberté politique propre à la monarchie élective polonaise. Ainsi virent le jour deux textes rarement édités: Considérations sur le gouvernement de Pologne et sa réformation projetée, de Jean-Jacques Rousseau en 1771, puis en 1776 Du Gouvernement et des lois de Pologne de l’abbé de Mably. La diffusion de ces deux textes en Pologne ouvrit une nouvelle période au cours de laquelle partisans et opposants du roi Poniatowski négocièrent pendant la Diète de 4 ans pour aboutir au vote de la Constitution du 3 mai 1791, qui ne fut annulée que par le recours aux armes et un second partage de la Pologne.

Mais, il y a une période de l’histoire des idées politiques encore plus mal connue en France, celle qui va du troisième  partage de la Pologne à la reconstitution d’un état polonais indépendant.  Pourtant, au cours du 19ème siècle, les nouvelles idées politiques françaises ont toujours été présentes en Pologne: ainsi, au Congrès de Vienne et dans les années qui l’ont suivi,  les Polonais ont  réussi à maintenir une constitution dans le Duché de Varsovie devenu Royaume du Congrès, puis se sont ouverts au mouvement du socialisme français représenté par des penseurs comme Fourier ou Proudon, qui eurent beaucoup plus d’influence que Marx en Pologne. La constitution polonaise de 1921 était calquée sur celle de la troisième République Française. Quant à la constitution polonaise de 1935, qui avait pour but de remédier aux insuffisances  du  modèle adopté en 1921, le général de Gaulle l’a étudiée quand  il s’est penché sur la réforme de la constitution de la 4ème République et y a trouvé quelques sources d’inspiration.  Cette tradition  française était toujours présente en Pologne après 1945, malgré les tentatives de destruction systématique des nazis puis des soviétiques. Elle  a servi de source d’inspiration à  des Polonais comme Leszek Kolakowski, par exemple, pour construire une analyse percutante du système  soviétique.

Il était utile de faire ce très bref rappel avant de donner la parole à Henryk Wozniakowski,actuellement président des Editions Znak et dans un passé récent un acteur du renouvellement de la pensée politique polonaise qui a conduit à la Table Ronde de 1989 et au premier remodelage de la carte politique de l’Europe qui se soit produit sans intervention armée.Il nous montrera le phénomène de poprosité des diverses cultures de l’Europe à travers l’exemple du rôle de la critique française du communisme auprès des intellectuels polonaisdans les années où se sont développées les éditions clandestines en Pologne.  

Puisse la prise de conscience de cette circulation  permettre de trouver un nouvel élan à un projet politique qui, à l’heure actuelle,  ne peut plus  être une nouvelle variante de projet impérial, mais ne peut être qu’un projet issu de la multiplicité des cultures européennes, une multiplicité qui repose sur des fondements communs. Puisse  aussi ce rappel se montrer salutaire pour l’avenir de l’enseignement des langues: pour l’enseignement du polonais en France et celui du Français en Pologne, ce dernier étant dans une situation catastrophique, ce que nous montre l’exposé de Anna Darska. Car – faut-il rappeler cette évidence?-, si la pensée philosophique comme la pensée politique française eurent une influence considérable en Pologne pendant deux siècles, cela s’explique aussi par le fait que les élites polonaises maitrisaient parfaitement la langue française, avaient donc un accès direct aux textes et avaient également des traducteurs.

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