Les inspirations françaises de la « pensée libérée » en Pologne de 1976 à 1989

Henryk Wozniakowski

Président des éditions Znak

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Les inspirations françaises de la „pensée libérée” en Pologne entre le Comité de  Défense des Ouvriers (KOR,  1976) et la Table Ronde (1989)

Mesdames, Messieurs, Chers Amis,  je voudrais partager avec vous quelques réflexions sur le rôle des intellectuels français en Pologne, au cours de cette période très intéressante qui commence en 1976  avec l’apparition  d’une opposition d’un type nouveau  et se termine avec la transition démocratique de 1989. Ce sera un essai très fragmentaire, basé avant tout sur mes propres expériences de cette époque. Je vais donc surtout fouiller dans ma mémoire et non dans les bibliothèques. Le sujet mériterait certainement un traitement systématique, une analyse des sources écrites, surtout de la presse et des éditions du « second circuit ».  Mais autant que je sache, personne n’a encore entrepris cette tâche. Dommage,  car cela aurait facilité mon exposé d’aujourd’hui! J’espère cependant qu’une approche plus personnelle sera également acceptable, puisqu’il s’agit d’une période  récente qui n’est pas encore fixée par une approche historique systématique et qui, à l’heure actuelle,  existe surtout dans la mémoire de ma génération. Donc, si vous me permettez cette note personelle, j’avais à cette époque des contacts assez nombreux et intenses avec  quelques milieux dits ”indépendants” qui représentaient des orientations politiques et adoptaient des traditions intellectuelles  ou spirituelles différentes.

En histoire  et surtout dans l’histoire qui concerne une période récente, il n’est pas toujours facile de définir les moments décisifs, les ruptures qui conduisent vers de nouvelles solutions et  marquent de nouvelles étapes. Mais je pense que personne ne  contestera la thèse selon laquelle l’année 1976 fut une année de rupture et d’ouverture d’une période très mouvementée qui a duré 13 ans et qui a conduit vers la chute finale du système communiste en Pologne et ensuite dans tout le bloc communiste. L’année 1976, c’est l’année où les fautes, les faiblesses et la bêtise du système et de ses acteurs, leaders du Parti Communiste Polonais,  s’accumulent, provoquant une nouvelle explosion sociale. Cette année 1976 est marquée par une faillite économique du pays. N’oublions pas que Monsieur Edward Gierek,  premier secrétaire du Parti à partir de 1970,  parlait bien le Français (et même le Flamand), après avoir passé  un quart de siècle dans les mines, les syndicats et le mouvement communiste en France et en Belgique. Il semble que cette capacité linguistique ait amplifié presqu’à l’infini son charme d’ouvrier syndicaliste aux yeux de ses partenaires politiques occidentaux.  Elle  le distinguait visiblement des autres leaders communistes qui ne parlaient que leur propre langue et le russe  et qui présentaient un charme de caractère plutôt bureaucratique. Gierek a donc su charmer les leaders occidentaux et gagner leur confiance, si bien quela Polognede la première moitié des années1970 aobtenu des prêts immenses d’environ 20 milliards de dollars. Cet argent fut destiné aux investissements ainsi qu’à l’amélioration  quantitative et qualitative de la consommation.  Mais, si on réalisa bien  et même dépassa  le plan dans le domaine de la consommation, la majorité des investissements pharaoniques de Gierek  resta inachevée, donc sans le rendement qui aurait permis de retrouver un équilibre économique. Ainsi  arriva la faillite économique du pays. En 1976, les seuls intérêts  de la dette sont au niveau de 35% de toute l’exportation polonaise (3 ans plus tard,  ils s’élèveront à 75% de la valeur de l’exportation!). Les hausses de prix et l’absence de plusieurs biens  de première nécessité furent une conséquence inévitable des erreurs de gestion. Comme si ce n’était pas assez, le Parti eut aussi la sagesse d’organiser son assemblée générale et d’y annoncer un  changement dansla Constitutionpolonaise, en y introduisant des articles qui définissaient le  parti comme leader de la nation et  l’amitié avec l’Union Soviétique comme inébranlable. Ainsi les communistes  frappèrent  tous les groupes sociaux  composant la nation à la fois: les ouvriers, l’intelligentsia, les paysans, l’Eglise. La suite est bien connue. Des grèves dans quelques villes (surtout à Radom et à Ursus), violemment réprimées par la milice. Des centaines de personnes arrêtées, battues, condamnées par les tribunaux d’exception à des peines allant jusqu’a 10 ans de prison.

Le 23 septembre 1976, un  petit groupe de 14 personnes annonce – par l’intermédiaire de  Radio Europe Libre et par le bouche à oreille – la création du Comité de  Défense des Ouvriers (KOR). Ce premier noyau du KOR est composé de personnes de toutes générations – le plus âgé, le Professeur  Edward Lipinski, avait 88 ans et le plus jeune, Piotr Naimski, 25 – et d’orientations politiques qui allaient du socialisme démocratique   jusqu’au nationalisme. Il y avait des écrivains, des héros de la résistance, un, puis deux prêtres. Ce qu’ils avaient en commun c’était – en dehors du courage nécessaire – le sentiment de la dignité et de la justice, la conviction qu’il fallait réagir immédiatement à la violence de l’état dirigée contre ceux qui sont impuissants. Car les ouvriers n’avaient pas accès aux correspondants de la presse étrangère et, à travers eux, à l’opinion publique occidentale dont Gierek –  en raison de sa politique économique notamment – était obligé de tenir compte, au moins dans une certaine mesure. Les ouvriers étaient également sous-informés sur l’Acte Final dela Conférenced’ Helsinki, signé  un an auparavent par 35 pays, dontla Pologne, et sur son “troisième panier”. Avec le KOR, c’était la première fois qu’ un groupe de personnes s’ opposait au régime de façon organisée et à visage découvert. C’était aussi  la première fois qu’ une  alliance entre ouvriers et l’intelligentsia était conclue.  Les actes de protestation précédents, comme les émeutes ouvrières de 1956 ou de 1970, les manifestations étudiantes de 1968, les appels adressés aux autorités comme la lettre ouverte de Kuron et Modzelewski de 1962 ou bien la lettre de 34 intellectuels  avec des protestations contre les abus de la censure – avaient eu un caractère différent. C’étaient soit des réactions spontanées de groupes particulièrement affectés par de nouvelles mesures, soit des appels aux autorités pour qu’elles réparent ce qui marchait mal. Avec le KOR,  c’était autre chose: c’était  la première fois qu’une organisation indépendante de l’état et du parti émergeait pour présenter comme objectifs  sa volonté d’agir au sein de la société et pour son bien, en se référant aux droits de l’homme, des droits que le régime prétendait reconnaitre. Qui n’a pas vécu dans un système aux ambitions totalitaires ou  dans un système structurellement totalitaire aura du mal à comprendre à quel point cette démarche fut révolutionnaire.

Cette révolution, même si elle disposait d’une ébauche d’organisation, même si elle avait comme but la défense des ouvriers et ensuite “l’autodéfense sociale”, notion qui avait un sens plus large, n’avait pourtant  pas  d’objectifs politiques au moment de son apparition. Elle ne visait ni le changement des relations de pouvoir  internes, ni le changement des relations internationales. Elle ressortissait surtout du sentiment moral, de l’indignation. C’est ici qu’ il faut revenir à notre sujet des inspirations françaises. Il y a quelque temps, j’ai demandé à Adam Michnik  s’il avait été inspiré par les Français, par la pensée française et comment. Il a répondu sans hésitation: “Oui, beaucoup. Une seule lecture a vraiment compté: L’homme révolté”. En 1976, Adam Michnik avait séjourné à l’étranger où il est vite devenu un porte-parole éloquent du KOR. Même si formellement il n’a rejoint le Comité que quelque mois après sa création, il est certain que ce sont des “sentiments moraux” et  une approche de la réalité politique semblable à la sienne qui ont participé à cette œuvre depuis son début. Mais Michnik n’était pas le seul à avoir lu Camus. Sa particularité ne consistait qu’à représenter,  peut-être mieux que n’importe qui d’autre, l’état d’esprit de ceux qui avaient grandi dans le milieu communiste, qui avaient pris  au sérieux la promesse du salut sur terre, tout en  gardant un sentiment moral, une sensibilité à la réalité et l’intelligence du cœur et de l’esprit.  Ceci ne pouvait  conduire  qu’à la désillusion, au désenchantement, à la colère contre le communisme.  La température de l’écriture camusienne, son intensité stylistique et émotionnelle valait tout autant que ses thèses. Le sentiment de l’oppression et de l’absurde  décrits par Camus avec une telle puissance fut une expérience forte pour les jeunes de cette génération et de ce milieu dont Michnik est devenu une personne emblématique.  La quête du sens à travers la révolte, la recherche d’une certitude morale qui, faute de foi religieuse, s’exprime par  la révolte contre l’injustice évidente, l’oppression et les absurdités du système  devinrent leur chemin  à partir  de 1968. Camus leur apportait un langage, des exemples historiques et littéraires, les conduisait vers la “lucidité” ardemment désirée et leur demandait de la gagner par  leur propre action,  puisque personne ne la leur offrirait.

C’est sur ce chemin que Michnik (j’emploie son nom en pars pro toto)  rencontra un autre milieu dont les  racines étaient bien ailleurs: le milieu des catholiques dits “ouverts” réunis autour de revues telles que Tygodnik PowszechnyZnak, Więź et de quelques  Clubs de l’intelligentsia catholique. Ce milieu disposait de leaders intellectuels de grande classe et avait pour autorité principale Jerzy Turowicz. Ce milieu  était arrivé à une réussite insolite: il avait trouvé les moyens d’exister dans un pays communiste, certes avec des hauts et des bas, mais sans être noyauté ni avoir fait de compromis majeurs. Certes, les revues furent fermées pendant les quelques années de la période stalinienne.  Certes, elles furent censurées, leurs tirages, leurs volumes et leur diffusion furent strictement limités. Certes, elles reconnurent  la gouvernance communiste en tant que fait institué. Mais, tout en ne s’occupant que de questions culturelles, religieuses ou historiques, les revues appartenant au mouvement « Znak  » ne cédèrent ni sur le terrain idéologique ni sur le terrain linguistique et  ne recoururent jamais à la langue de bois. Ne pouvant s’exprimer dans de nombreuses matières à cause de la censure,  elles furent tout de même – on l’a souvent répété – un souffle d’air frais, l’air de la vérité et de l’honnêteté intellectuelle dont les poumons de l’intelligentsia polonaise étaient assoiffés.  Elles  gardèrent leur souveraineté intérieure aussi bien en face du régime qu’en face de l’Eglise institutionelle. Ce n’etait pas facile, car l’existence même de ces revues était dans une grande mesure assurée politiquement par l’Eglise. Mais la sagesse de leaders ecclésiaux tels que Sapieha, Wyszynski et Wojtyla ainsi que la sagesse des leaders de Znak comme Turowicz ou Stomma  permirent d’éviter la majorité des écueils aussi bien sur le front politique qu’ecclésial, même si les menaces politiques ou les tensions avec les protecteurs ecclésiaux ne manquaient pas.

 Notre sujet d’aujourd’hui, ce sont les inspirations françaises dans la pensée polonaise. Or, justement,  les hommes et les femmes qui créèrent ces revues et ce milieu appelé Znak venaient d’un courant minoritaire du catholicisme polonais fort inspiré par la pensée française, surtout par le néothomisme de Maritain et Gilson ainsi que par le personnalisme d’Emmanuel Mounier propagé dans la revue Esprit.  Ces influences, ainsi que  celles de théologiens comme Henri de Lubac, Jean Daniélou, Dominique Chenu ou le cardinal Journet qui ont frayé les chemins théologiques du Concile Vatican II, servirent de base philosophique à la première génération du milieu Znak.  Les leaders de ce groupe avaient observé avec un grand intérêt l’évolution de l’intelligentsia communiste devenue désillusionnée, puis révisionniste, et enfin en grande mesure anticommuniste. Les chemins de ces deux milieux commencèrent à se rapprocher vers 1968, après la violente répression des manifestations des étudiants et après la sale aventure antisémite qui fut déchaînée par les communistes et dont le résultat fut l’émigration de 20 mille  Juifs Polonais vers Israël ou vers les pays occidentaux. Les leaders de Znak furent les seuls à protester publiquement contre cette infamie. Vers 1976, les chemins de Znak et ceux du milieu du KOR se  croisèrent. Certains opposants laïcs bannis par la censure des colonnes de la presse de l’état  commencèrent à publier dans les revues catholiques sous des pseudonymes. En échange, des journalistes catholiques  entamèrent une coopération avec les revues du « second circuit » qui  avaient commencé à pulluler à cette époque. C’est ainsi  que la source d’inspiration par “Camus” et celle qui venait de  “Maritain – Mounier” se croisèrent sur le sol polonais. Bien qu’ à l’époque personne ne l’entendît encore,  une cloche funèbre  avait commencé à sonner   pour le communisme.

Pour ne pas être trop simpliste, il faut faire ici une remarque. Turowicz – qui était de la génération 1912 – resta fidèle à Mounier. Cela ne fut pas le cas de ma génération qui n’a pas pu supporter les naïvetés et les  cécités volontaires ou involontaires de Mounier  face au communisme, ni ses vitupérations contre la société bourgeoise et ses libertés “formelles” ou contre le libéralisme. Nous l’avons à peine lu.  Cependant, le personnalisme comme idée, comme orientation vers la personne humaine dans toute la richesse de l’être individuel créé et plongé dans l’univers social, doté de dignité et de droits inaliénables, a persisté, et nous le devons dans une grande mesure à Mounier. Ce fil personnaliste avec sa composante éthique  était très présent dans les autres courants philosophiques qui, en Pologne, faisaient face au marxisme mourant: dans la phénoménologie, dans la philosophie du dialogue, dans l’herméneutique. C’étaient des courants qui  cherchaient leurs certitudes à partir du “moi” – que ce « moi » soit défini comme transcendantal ou défini d’une autre façon . C’étaient en fin de compte des philosophies de la conscience au sens cognitif et au sens moral. C’étaient des philosophies qui posaient des questions cruciales concernant la personne humaine. Des questions sur la certitude des données de la conscience, sur les relations entre moi et les autres, sur la liberté, sur les sources de la conscience morale, sur l’intelligibilité des comportements humains, enfin  sur l’existence même de l’homme ou de la personne, sur son appui ontique à l’âge post-métaphysique.

Et voilà que cette pensée anthropologique  très théorique, souvent hermétique pour les non-initiés, se transforme sous la plume d’un de ses auteurs les plus originaux en   discours   inspirant un mouvement qui va changer le cours de l’histoire : je pense au mouvement Solidarność. Je parle du Père Jozef Tischner,  philosophe et intellectuel qui a très fortement influencé le cours des choses en Pologne au début des années 1980. Le Père Tischner  disait qu’il avait cousu son manteau philosophique de tissus très divers. Penseur d’une grande originalité,  il n’a pourtant jamais négligé l’importance qu’avaient pour lui des auteurs tels que Gabriel Marcel, Paul Ricoeur et surtout Emmanuel Lévinas et l’a souvent soulignée. Il se référait souvent à ces auteurs de façon positive. D’ autres fois il entrait en polémique avec eux. Mais ce qu’on peut dire avec certitude, c’est qu’ils constituaient  ses références importantes, que, sans eux, sa pensée – et peut-être aussi son action – n’auraient pas été ce qu’elles ont été. Sa philosophie du drame de l’existence humaine sur la scène du monde, son idée du “moi axiologique” qui aspire à la liberté et qui est capable de dinstinguer la vérité du mensonge, le bien du mal tout comme sa philosophie de l’espoir et de  l’espérance  ont été créées  dans le  dialogue polémique avec Emmanuel Lévinas. Le Père Tischner  devint une figure de proue de Solidarność dans les années 1980-1981 et, plus tard, un de ces intellectuels dont la  pensée accompagnait tous les mouvements  de l’opposition politique. Son petit ouvrage L’éthique de Solidarité, un  recueil d’articles et de conférences datant de1980, est devenu une bible pour le mouvement Solidarność  tout au long des années 1980, jusqu’à ce que Solidarność se transforme en un syndicat comme les autres à partir des années 1990.  Je ne chercherai pas, aujourd’hui, à préciser  le lien entre les inspirations philosophiques françaises du Père Tischner et  sa philosophie propre ou ses textes de publiciste destinés à un large public, dont des homélies mémorables pour les ouvriers pendant les assemblées de Solidarnosc, ou bien les homélies adressées en patois montagnard aux paysans de la  petite paroisse de montagne dont il était originaire. Mais je peux affirmer que ce lien existe et que les inspirations  françaises de la pensée du Père Tischner constituent une preuve de plus qu’une pensée sans  visée politique, une pensée à dimension  anthropologique, éthique ou religieuse peut influer sur la pensée politique et même infléchir le cours de l’histoire.

La faillite idéologique du communisme a eu lieu en Pologne en 1968. Sa faillite économique est arrivée en 1976. Bien que personne ne vît alors  se profiler à l’horizon la chute de l’empire soviétique  qui semblait tenir bon et même faire des progrès dans le monde, cette double faillite a provoqué un mouvement de pensée, une volonté de comprendre et de construire un projet permettant de rendre la vie plus supportable. D’un côté, nous avons essayé de mieux saisir l’essence du système et ses principes, de percevoir ses points faibles et de trouver des assises rationelles au sentiment d’indignation qui nous accompagnait. De l’autre, nous cherchions des voies d’avenir. Certes, le système et l’empire étaient là. Mais comment élargir les espaces que le système ne contrôlait pas? Autrement dit: y avait-il, entre les pierres mortes du système, des brèches dans lesquelles les plantes de la vie pourraient germer? Ou bien: comment pousser le système à abandonner ses ambitions totalitaires et laisser le champ libre à des activités spontanées dans la société, dans l’éducation, dans l’économie? Pour répondre à ces questions, il fallait une analyse. C’est alors que, dans les publications clandestines du “second circuit”,  une pensée politique non cesuree a commencé à s’articuler. Bien entendu, dans ce domaine, nous ne  partions pas de zéro. Kultura, la meilleure revue de l’émigration polonaise, conduisait cette réflexion depuis la fin des années 1940. Nous pouvions lire cette revue lors de nos rares voyages à l’étranger ou si nous avions la chance de tomber sur un des numéros qui entraient en Pologne en contrebande. Kultura  avait déjà publié des auteurs tels que Raymond Aron, Jeanne Hersch ou Denis de Rougemont  – pour ne mentionner que les Francais ou les francophones. Il y avait une autre excellente revue de l’ émigration, également publiée à Paris à partir de 1973: c’ était Aneks, dirigé par Aleksander et Eugeniusz Smolar qui représentaient la génération des émigrés de 1968. Ces deux revues, Kultura et Aneks, ont attiré certains auteurs autrefois actifs dans le Congrès pour la Liberté de la Culture et dans la revue Preuves qui a été publiée entre 1951 et 1969.  Aneks a vite  réuni plusieurs auteurs de marque. La revue organisait des manifestations qui attiraient l’attention des intellectuels français et de l’opinion publique sur ce qui se passait en Pologne. Ainsi, en 1976, Aneks a participé au  séminaire organisé par Peter Kende et Krzysztof Pomian pour le 20ème anniversaire de la révolution hongroise et de l’Octobre polonais. Parmi les participants français, on  trouvait Raymond Aron, Alain Besançon, Jean-Marie Domenach, François Furet, Pierre Hassner, Paul Thibaud. Plus tard Pierre Manent et Andre Glucksmann devinrent des auteurs de ce trimestriel. Aneks, comme Kultura, était interdit en Pologne, mais les idées qu’il propageait ont trouvé un meilleur accès aux lecteurs polonais après 1976, grâce à l’essor rapide des publications du « second circuit ».

Je viens d’évoquer le fait que la „pensée libérée” de la fin des années 1970 et de années 1980 s’est beaucoup intéressée à l’analyse des systèmes totalitaires et à la prospective .  L’inspiration française s’est révélée  féconde surtout dans la première tâche, c’est-à-dire  dans l’examen du totalitarisme soviétique. Cela était le cas de la pensée de Raymond Aron, de Francois Revel, d’Alain Besançon, des « nouveaux philosophes », surtout d’André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy. Raymond Aron était lu, connu et respecté comme intellectuel qui n’avait jamais succombé aux charmes du communisme et fut un des premiers à analyser le totalitarisme. Sa critique savante du  marxisme,  son analyse des mythes de la gauche – mythe de l’unité de la gauche, mythe de la révolution qui n’a pas eu lieu telle que Marx l’avait imaginée, mythe du prolétariat – tout cela nous permettait de  voir la vacuité du langage officiel, aussi bien dans le discours politique que dans celui des sciences humaines.  Sa défense inconditionnelle de  l’autonomie de l’individu contre l’oppression, qu’ elle soit exercée par l’état ou par la collectivité, son libéralisme, qui était bien plus « existentiel » que doctrinaire, parlaient à notre sensibilité. Mais les auteurs au tempérament plus pamphlétaire  étaient encore plus commentés. Surtout Jean-Francois Revel, qui n’hésitait pas à comparer le communisme au nazisme, chose rare à l’époque, et pour qui le régime communiste équivalait  à une « prison doublée d’un asile de fous et d’une association de meurtriers ». C’etait aussi Revel qui avait maintes fois rappelé le crime de Katyn  à une époque où il était loin d’être reconnu par tout le monde en occident, surtout à gauche. Son style tranchant, son ironie et son bon sens ont beaucoup plu.

Ce qui nous intéressait plus particulièrement vers la fin des années 1970, c’était surtout ceux qui, en occident, avaient abandonné la foi communiste ou gauchiste pour devenir des critiques de cette foi. Cela était notamment le cas des nouveaux philosophes qui furent présentés dans la presse du « second circuit » et au cours de  séminaires privés. Ils nous  intéressaient surtout en tant que convertis par la lecture de Soljenitsyne – ce « Dante de notre temps » selon les paroles de B-H Lévy. Soljenitsyne, dont l’impact a été très fort  en France vers le milieu des années 70,  a bouleversé  beaucoup d’esprits et beaucup d’opinions. L’artiste s’est révélé comme un porteur de vérité plus convaincant que les témoins antérieurs ou que certains historiens ou politologues qui connaissaient la réalité des pays communistes. L’impact de l’art était une des raisons de l’intérêt pour les nouveaux philosophes,  surtout  à partir du moment où les artistes polonais ont commencé à s’engager dans l’opposition. C’était non  seulement la littérature qui  se libérait des entraves de la censure grâce au « second circuit » de publications, mais aussi le théâtre indépendant et les arts visuels qui  participaient à cet affranchissement. Ce phénomène s’est développé après l’imposition de la loi martiale, avec de grandes expositions dans les églises, du théâtre dans des appartements privés, avec des projections de films interdits par la censure. Parmi les autres aspects intéressants des nouveaux philosophes, il y avait la critique forte et bien ciblée du marxisme. Certes, l’idéologie marxiste était morte en Europe Centrale, mais ce n’était pas le cas en Occident. Lévy, Gluksmann, Dollé et les autres soutenaient que le stalinisme était la conséquence logique du marxisme et que la fameuse « coupure épistémologique » d’Althusser qui aurait prétendument distingué la science marxiste de l’idéologie était une illusion. Glucksmann montrait dans La cuisinière et le mangeur d’hommes les absurdités économiques du système de travail dans l’esclavage dans le Goulag.   La réflexion des nouveaux philosophes – malgré leur rhétorique exagérée, leur antirationalisme (le marxisme et totalitarisme étaient pour eux des réalisations ultimes de la raison) – résonnait bien avec les préoccupations polonaises de la fin des années 70. En effet, à cette époque, nous étions intéressés plus par la libération que par la liberté,  plus par la résistance contre un pouvoir oppressif que par les analyses des formes possibles d’un pouvoir juste et équitable.

Même le manichéisme des nouveaux philosophes (qu’il s’agisse de la figure du maitre et  du rebelle chez Lévy ou bien celle de l’État et de la Plèbechez Glucksmann) nous était proche. Dans la distinction entre « nous » et « eux », nous nous  voyions dans des positions proches de celles des rebelles de Lévy ou des plébéiens de Glucksmann,  donc de ceux qui ne se laissaient pas prendre aux pièges du discours du pouvoir, qu’il soit  idéologique ou simplement contraignant. L’éloge de la volonté de l’existence individuelle comme source de mouvement vers la libération nous était proche. Tout comme l’éloge du bon sens et de l’art comme moyens de diagnostic exact de la réalité. De même la thèse soutenue surtout par B-H Lévy  dans La barbarie à visage humain sur la sécularisation radicale ou plutôt sur la mort de Dieu qui a supprimé les limitations  du pouvoir correspondait à notre expérience. Le pouvoir (ou l’anarchie, mais le résultat n’est pas bien différent) envahissent une place laissée libre après la mort de Dieu. Cette thèse n’était pas nouvelle, mais elle n’avait jamais été auparavant adoptée par des auteurs de même famille intellectuelle que celle de Lévy ou de Glucksmann.  L’expérience polonaise de la religion en tant que rempart contre les abus idéologiques ainsi que celle de l’Eglise en tant qu’institution qui s’opposait contre les usurpations de pouvoir et sauvegardait des espaces de  liberté spirituelle confirmait les thèses de Lévy. Par contre, ce qui éveillait nos critiques, c’était le pessimisme de nouveaux philosophes et  leur attitude radicalement critique envers les sociétés occidentales. Là où nous voyions presqu’un paradis terrestre de libertés et de  bien-être, ils ne voyaient qu’une autre figure d’un pouvoir aux ambitions toujours totalitaires. Cette vision pessimiste de l’occident n’a pas eu d’adeptes en Pologne. Si nous  évaluions l’occident de façon critique, ce n’était pas à cause de son prétendu déficit de libertés ou de ses velléités totalitaires. C’était à cause de sa politique  dite réaliste et, en réalité, souvent lâche vis-à-vis de l’Union Soviétique. C’était aussi  à cause de son défaut de perception de la nature du système communiste, qui était vu comme un  système autoritaire ou quasi-féodal comme l’histoire en a tant connus.  Or, nous savions  que l’Union Soviétique n’était ni un empire ni une autocratie comme les autres et nous étions convaincus que  la défense  des libertés occidentales exigeait une perception correcte du système soviétique.

C’est pourquoi l’auteur français le plus important et le plus inspirateur  de la « pensée libérée » était Alain Besançon qui se consacrait à l’analyse du communisme et de l’essence du totalitarisme. Alain Besançon, qui dans sa jeunesse avait vécu la « morsure stalinienne » comme beaucoup d’intellectuels de l’époque, a consacré plusieurs œuvres à l’analyse du communisme soviétique, une analyse dans laquelle il associait l’engagement personnel, une grande érudition et une capacité analytique à la Raymond Arondoublée du style  vigoureux de Jean-François Revel. Les livres d’Alain Besançon tels que Court traité de soviétologie, Les origines intellectuelles du léninisme ou L’anatomie d’un spectre ont  vite été aperçus, ont été partiellement ou entièrement traduits dans le « second circuit » et beaucoup  discutés. Nous avions l’impression que Besançon nous fournissait des outils intellectuels parfaitement adaptés à nos besoins  de comprendre ce qu’était  le communisme et de savoir comment le combattre. Quelques notions de la pensée de Besançon sont entrées dans le discours de toute l’opposition polonaise des années 1970 et 1980,  quels qu’en aient été les courants politiques. Dans l’Union Soviétique, Besançon voyait surtout l’imitation perverse – « perversa imitatio », une reprise de motifs connus dans l’histoire dela Russie ou dans celle d’autres empires: Byzance sans la chrétienté, l’Empire Mongol sans le droit ni l’honneur, la monarchie sans la propriété privée et  sans la liberté .  Dans son hommage polémique à son maitre Raymond Aron, Besançon soutenait que le système soviétique avait un caractère idéocratique, que l’idéologie n’y était pas un outil d’un pouvoir totalitaire comme le voulait Aron,  mais sa source. L ‘idée empruntée à Voegelin selon laquelle l’idéologie est  une sorte de gnose moderne  avait trouvé une nouvelle vigueur sous la plume de Besançon. Besançon montrait que l’idéologie peut être « froide »,  car la croyance n’est pas nécessaire pour qu’elle exerce son pouvoir de coercition. Mais l’idéologie accompagnée par la terreur, la langue de bois et l’art social-réaliste   créait une « surréalité» qui prenait la place du socialisme qui, en tant qu’ utopie par définition incapable d’exister,  n’était jamais advenu. C’est sans doute cette notion de  « surréalité » qui a  fait la plus grande carrière. Une  « surréalité » qui masque la réalité devant les yeux qui regardent de l’extérieur et qui  brouille aussi l’entendement de ceux qui sont à l’intérieur. Une « surréalité » qui n’est pas un simple mensonge , car elle échappe aux critères du vrai et du faux. Le seul moyen de défense contre elle, c’était, comme le voulait Soljenitsyne, de ne pas participer au mensonge, de s’en tenir à la réalité le plus fort possible.  De ne jamais pactiser avec le communisme en acceptant un autre terrain que celui de la réalité.  L’ analyse du système économique soviétique comme système à  caractère essentiellement parasitaire que faisait Besançon était également très éclairante.  Selon lui, l’économie communiste ne visait pas la croissance ou le bien-être : son but, c’était le socialisme  et son premier devoir était de détruire  les résidus du  capitalisme. Mais pour que le système ne s’effondre pas, il avait en même temps besoin de ces résidus, comme un  parasite qui ne peut pas tuer l’organisme qu’il exploite. C’est pourquoi même dans le communisme il y avait des ilots de « réalité ».  Il me semble que Besançon a été l’auteur le plus traduit et le plus commenté des auteurs français. Même si dans les années qui suivirent la transition polonaise de 1989, il a, selon moi, commis quelques erreurs d’appréciation de notre évolution politique, il est certain que la « pensée libérée » polonaise lui doit beaucoup.

Dans cette pensée libérée ouverte non seulement à l’analyse du totalitarisme ou aux  sources spirituelles de la résistance  mais à la prospective, on trouve  beaucoup d’autres sources d’inspirations francaises. Je vais les mentionner très brièvement. Je dirais en gros que la « gauche » de l’opposition ainsi que le « centre » s’inspiraient  surtout d’ Alexis de Tocqueville et de sa postérité intellectuelle. La démocratie en Amérique (livre qui   a paru pour la première fois en Pologne en 1976 dans une version incomplète) a beaucoup inspiré tout ce courant qui pensait à la reconstruction de la societe civile, de ses activités indépendantes sur le plan civique, mais aussi sur le plan  économique. Le groupe des « chrétiens libéraux» de Cracovie a étudié  les réflexions de Tocqueville sur les liens de la religion et des libertés politiques et sur la place de la religion dans la démocratie. De nombreux textes de Raymond Aron   ont été diffusés dans le « second circuit » par Janusz Lewandowski, le fondateur des « libéraux de Gdansk », aujourd’hui commissaire responsable de  budget à la Commission européenne. L’histoire intellectuelle du libéralisme, dix leçons de Pierre Manent a été traduit et commenté par les libéraux de Varsovie, rassembles à partir de 1979 autour la revue Res Publica.  Vers la fin des années 1980, quand le courant néolibéral s’est formé en Pologne, les textes de Guy Sorman ont fait un triomphe:  Révolution conservatrice en Amérique et La solution libérale ont été traduits et publiés hors censure. Bien que les architectes de la réforme économique polonaise connue sous le nom de « Plan Balcerowicz » aient été surtout inspirés par les auteurs des écoles économiques et philosophiques anglosaxonnes, les auteurs francais ont joué un  rôle non négligeable dans l’évolution de l’opposition et de l’opinion publique vers le libéralisme politique et économique.

La droite modérée de l’opposition, représentée surtout par le Mouvement dela Jeune Polognefondé par Aleksander Hall en 1979,  a été, dès son début, très influencé par les idées et par la pratique politique du Général de Gaulle. Aleksander Hall a consacré deux très bons livres  à la personne et aux idées du Général. Ce centre-droite, dès 1980-1981, aentamé une réflexion constitutionnelle (ce que la gauche a complètement dédaigné). Cette réflexion a  été développée dans la revue du second circuit « Polityka Polska ». C’est pourquoi, aprèsla Table Ronde, c’est le milieu de Aleksander Hall qui était le mieux préparé à un débat constitutionnel. Dans le premier gouvernement non communiste de Mazowiecki,  Aleksander Hall est devenu ministre sans portefeuille  pour les relations avec les partis et associations politiques. Dans le groupe informel autour du premier ministre qui travaillait sur un projet de constitution, Hall défendait avec éloquence et efficacité des solutions très  proches de la constitution dela Vème République.Si Walesa et les frères Kaczynski n’ avaient pas déclenché de  « guerre au sommet » contre Mazowiecki en 1990, si ce premier gouvernement avait duré plus longtemps, il n’est pas exclu que nous aurions eu une constitution du type présidentiel, sur le modèle de la constitution française.

La droite plus radicale s’inspirait inévitablement de Charles Maurras. Son leader intellectuel Jacek Bartyzel est aussi l’auteur d’un livre tres académique sur Maurras et son mouvement. Mais l’impact de cette droite, radicale et intellectuelle à la fois, me semble très réduit ; ce qui n’empêche pas que l’extrême-droite soit aujourd’hui présente en Pologne. Mais là, ce n’est ni la faute à Maurras ni  la faute aux inspirations françaises, car sa genèse est differente.La Francen’en est donc pas coupable.

Pour terminer, je ne peux pas ne pas mentionner des relations personnelles directes. L’Institut Français de Cracovie, dirigé par Jean Baisnée au tournant des années 1970 et1980, aété un foyer de liberté par excellence. Non seulement Jean Baisnée nous aidait à envoyer la littérature de « second circuit » en France (donc aussi à Radio Europe Libre), et plus tard aux services de Solidarność à l’étranger, mais il choisissait aussi à merveille les personnalités françaises qu’il invitait pour des conférences  ou pour des rencontres en petit comité.  À chaque fois, c’était  pour nous une vraie « injection de liberté ». Les rencontres les plus mémorables pour moi ont été  celles avec  des représentants de Médecins du Monde qui sont venus avec Bernard Kouchner pour nous raconter de la guerre russe en Afghanistan. L’Afghanistan  et d’autres interventions communistes dans le monde ont été également le sujet d’une intervention d’André Glucksmann. Jean-Marie Domenach et Paul Thibaud nous ont parlé de l’impact que le mouvement de Solidarność avait en France. Plus tard, sous la  loi martiale, en 1982 ou 1983, Michel Foucault et Simone Signoret sont venus avec un convoi humanitaire. Il n’ont pas donné de conferences, mais je me souviens la petite réception  au domicile de Jean Baisnée où, assis sur le tapis avec Michel Foucault et Simone Signoret, nous avons discuté  de je ne sais plus quoi, mais certainement plutôt de la vie des Polonais que de la « mort de l’homme ».

Voilà donc quelques réflexions sur les inspirations françaises de cette pensée polonaise libre ou « pensée libérée » des années 70 et 80. Je pourrais  peut-être citer d’autre noms. Mais  le meilleur moyen d’ennuyer, c’est de vouloir tout dire . Je laisse donc de côté, non sans  regret, des noms tels qu’Hélène Carrère d’Encausse, Francais Furet, René Rémond, Jacques Ellul,  André Frossard. Je conclurai en exprimant la conviction qu’en inspirant la pensée libérée,  les Français ont contribué aussi à notre action et ont donc leur part dans notre cheminement vers la Troisième République de Pologne qui, aujourd’hui, est un pays libre, démocratique, stable, membre de l’UE, et qui passe plutôt bien le dur examen de la crise.

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