L’enseignement du polonais en France: histoire et perspectives d’avenir

Kinga Siatkowska-Callebat

Université de Paris-Sorbonne
Chargée d’une mission d’inspection en polonais par l’IGEN

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Lorsque l’on considère l’histoire de l’enseignement du polonais en France dans son ensemble, plusieurs traits majeurs semblent se dégager. D’une part, les liens étroits qui unissent le rayonnement de la langue et de la culture polonaise et la situation politique du pays : à commencer par les débuts, désormais mythiques, au Collège de France, en passant par les créations des principales chaires de polonais ou l’instauration des moniteurs de langue, jusqu’à l’ouverture du concours de l’Agrégation. Cette résurgence de l’Histoire (avec un grand « H ») dans la petite histoire de l’enseignement du polonais est certainement plus frappante que pour d’autre langues étrangères enseignées aux Français. D’autre part, les variations de l’offre s’accompagnent de changements de profil des élèves ou des étudiants. Le public qui suit les cours de polonais en 1840 n’est pas le même  qu’en 1982 ou qu’en 2012. Les méthodes utilisées s’adaptent à ce public, tout en suivant l’évolution méthodologique dans l’ensemble de l’enseignement des langues vivantes. Cet enseignement bénéficie (pour ne pas dire qu’il est tributaire) des relations polono-françaises tout autant que de la politique didactique de la France, notamment dans le domaine des langues vivantes. Reprenons tout d’abord, les grandes lignes de l’évolution de la place qu’occupe le polonais  durant les 172 années qui se sont écoulées  entre  ses débuts et aujourd’hui.

Les origines des études polonaises en France

Jacques Veyrenc, auteur de l’Histoire de la slavistique en France, ouvrage s’intéressant avant tout à l’enseignement du russe dans le pays de Voltaire, constate une chose qui nous importe au premier chef: l’intérêt pour les études slaves en général est arrivé en France via l’intérêt et la sympathie française pour la Pologne. Bien évidemment, la Russie de Pierre le Grand ou de Catherine II trouvèrent des sympathisants en France dès le 18ème siècle et  plusieurs ouvrages furent consacrés à la langue et à la culture russe, mais l’enseignement du russe en tant que tel ne débutera qu’en 1840 avec la création de la chaire de « La langue et la littérature slave » , le tout au singulier – ce qui peut paraître bien singulier aux slaves concernés! Car cette chaire fut dédiée à Adam Mickiewicz et son élaboration est le fruit d’un projet de l’Hôtel Lambert construit à l’initiative de Adam Jerzy Czartoryski. Ce projet n’aurait sans doute pas vu le jour, ou en tout cas pas sous cette forme, s’il n’y avait pas eu à l’époque près de dix milles réfugiés polonais accueillis en France après l’insurrection de 1830. Dans le cours du grand poète romantique, l’accent est mis sur la « littérature » polonaise essentiellement, sans cependant oublier les autres cultures slaves, mais avec peu de sympathie pour les Russes. Mickiewicz quitte cette chaire en 1844. L’enseignement de « la » langue et littérature slave est alors confié à Cyprien Robert dont le successeur en 1857 sera Alexandre Chodźko. Celui-ci assure les cours au Collège de France jusqu’en 1883 avec une approche qui, elle aussi, est essentiellement polonophile. Autrement dit, durant plus de 40 ans, l’enseignement des langues et littératures slaves s’effectue sous l’enseigne polonaise, même si les études comparatistes y ont une place de plus en plus grande.

Les XXe et  XXIe siècles

Cependant, c’est seulement en 1917, lorsque Zygmunt Lubicz-Zaleski commence à assurer des cours de polonais à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) qu’il sera possible d’apprendre le polonais en France. Zygmunt Lubicz-Zaleski poursuit cet enseignement jusqu’en 1920. En 1921,  ce même établissement se voit doté d’une chaire de polonais  confiée à l’éminent grammairien et historien Henri Grappin, auteur de l’unique grammaire polonaise qui ait été éditée  en français .

Quelques années plus tard,  en 1927, est créé à l’Université de Lyon un lectorat de langue polonaise. Quant à l’enseignement du polonais à l’université, il débute à l’Université de Lille, dans une région où vit une importante minorité polonaise. Puis,  une section de polonais est ouverte en 1935 à la Faculté de lettres de Toulouse ; elle donnera plus tard naissance au Département de Langues slaves de l’Université du Mirail.

À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, l’enseignement du polonais bénéficie d’une situation relativement privilégiée qui se concrétise par la création le 29 juillet 1938 du concours de l’agrégation de polonais ; celui-ci ne sera cependant opérationnel que quarante années plus tard, soit en 1978.

L’immédiat après-guerre est une période difficile pour le développement de l’enseignement du polonais en France,  essentiellement pour des raisons politiques. Il faudra attendre la fin des années 1950 pour que la situation évolue favorablement. L’année 1961 est particulièrement fructueuse, puisque deux chaires de professeur de polonais sont créées : l’une à la Sorbonne, où des cours de littérature polonaise sont dispensés à partir de 1952 par Jean Fabre, et la seconde à Nancy, un autre lieu fort de l’émigration polonaise.

Au début des années 2000, il existait en France quatorze établissements d’enseignement supérieur, dont quatre assuraient un cursus complet de polonais LLCE : Licence, Master et Doctorat. A la rentrée 2012, trois établissement supérieurs proposent le cycle LMD-LLCE :   l’Institut national des langues et cultures orientales (INALCO) et  l’université Paris-Sorbonne (anciennement Paris IV) dans la capitale, ainsi que l’université Charles de Gaulle à Lille. L’Université de Nancy 2 propose le cycle LEA en présentiel, alors que la licence, le Master et les études doctorales LLCE sont assurés depuis 2009 par un cursus de téléenseignement.  Par ailleurs, la licence de polonais LLCE est proposé par l’université de Toulouse II – le Mirail, et de nombreux centres proposent le DU de polonais et/ou l’enseignement de cette langue dans le cadre des études en LEA : l’université de Bourgogne à Dijon, les universités de Caen, d’Aix-Marseille, de Bordeaux et de Lyon, alors que des modules optionnels proposant l’initiation à la langue sont assurés également par l’Université de Picardie, celles de Strasbourg, de Grenoble et de Montpellier. Enfin, dans le cadre de la formation continue, les cours de polonais sont assurés par le Centre de civilisation polonaise auprès de Paris-Sorbonne.

L’enseignement primaire et secondaire

La vocation première des établissements supérieurs qui proposent cet enseignement est de familiariser le public francophone avec la langue polonaise, en tant que langue étrangère parmi d’autres, et avec la culture de ce pays. Cependant, le polonais est également une langue de la diaspora en France. Plusieurs vagues successives, à commencer par celle d’après l’insurrection de 1830, en passant par l’émigration économique des années 1920, jusqu’à l’émigration des années 1980, ont amené sur le sol français des familles avec des enfants en âge d’être scolarisés. Sans entrer dans les détails de cette histoire complexe – pour plus de précisions, on peut consulter un ouvrage publié en 1994, qui est le fruit des minutieuses recherches d’Edmond Gogolewski de l’Université  Lille 3 -,   nous pouvons diviser la longue période qui va des années 1830 jusqu’à nos jours en deux périodes : la première, où l’enseignement du polonais (qui comprend souvent bien plus que la seule langue) est essentiellement entre les mains des Polonais, c’est-à-dire de  différents organismes religieux ou laïcs aidés par les Polonais vivant dans le pays; et la deuxième période, où les autorités françaises mettent en place de manière progressive un enseignement bien institutionnalisé, surtout depuis la mise en place du concours de l’agrégation.

Tout d’abord, c’est encore à l’initiative du prince Adam Czartoryski que la Société de Secours aux Etudiants, fondée en 1832, créa les premiers «cours militaires» des polonais à Bourges, Besançon, Dijon, Avignon, Châteauroux, Cahors et Paris et que des écoles polonaises ont été ouvertes à Nancy (1833) et à Orléans (1834). Ces premières institutions n’ont cependant pas pu œuvrer longtemps, faute de moyens financiers suffisants, et la Société elle-même cessa ses activités en 1847. En revanche, une nouvelle institution,  financée cette fois par les Polonais de Pologne et fondée par la Société d’Education nationale des enfants des émigrés polonais, a ouvert ses portes en 1844, d’abord rue des Fossés-Saint-Jacques, puis dans le faubourg des Batignolles (d’où son nom d’ Ecole polonaise des Batignolles). Après la chute de l’insurrection de Janvier de 1863, les dons versés pour les besoins de l’école diminuèrent de façon catastrophique. C’est alors que le gouvernement français accepta de venir en aide en versant une subvention à l’école polonaise des Batignolles et en lui attribuant la qualité d’établissement public.

A partir de ce moment-là, les deux acteurs, français et polonais, vont œuvrer de concert dans le domaine de l’enseignement primaire et secondaire en France qui connaitra des périodes de clandestinité relative, une clandestinité cependant tolérée par les autorités françaises, et qui bénéficiera d’une aide régionale plus prononcée notamment dans le Nord-Pas de Calais, en Normandie ou à Paris….

Tout comme les études polonaises dans le supérieur, les cours de langue dans les écoles subissent les aléas de l’Histoire, faisant parfois l’objet de pressions politiques. C’est ainsi qu’aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, les écoles privées des anciennes compagnies minières passent sous contrôle de Varsovie et que, en raison de leurs activités politiques, les moniteurs polonais sont priés de quitter la France. La Pologne riposte à cette décision par le renvoi des professeurs français, exerçant dans le pays. C’est alors que les organisations polonaises de France interviennent auprès du ministère de l’éducation français pour qu’un enseignement du polonais destiné aux enfants polonais scolarisés en France soit assuré par des moniteurs indépendants n’entrant pas dans les rapports de force des camps adverses de la guerre froide. En 1949, un statut particulier est proposé  aux moniteurs de polonais qui feront  exception dans le paysage de l’éducation nationale en France jusqu’à nos jours. Actuellement, 11 monitrices assurent des cours de polonais facultatif dans les écoles primaires, plus rarement dans les collèges, en conduisant parfois leurs élèves jusqu’au baccalauréat, si aucun enseignement n’est proposé dans le secondaire de leur secteur. Elles sont réparties entre le Nord-Pas de Calais, Strasbourg et l’Ile de France. Mais leur statut particulier pose un certain nombre de problèmes administratifs et rend leur enseignement très précaire. En effet, bien que le nombre  d’élèves soit important, certaines monitrices intervenant dans une dizaine d’établissements et pouvant avoir jusqu’à 200 élèves, depuis quelques années, chaque départ à la retraite d’une monitrice se solde  par la fermeture des cours ou par la répartition des élèves entre d’autres monitrices de la région. C’est ainsi que l’enseignement du polonais a disparu en Normandie, alors qu’ une forte minorité polonaise était encore présente dans cette région  au milieu du XXe siècle.

L’enseignement du polonais LV3 existe dans les lycées publics depuis les années 1950. L’instauration du concours de l’agrégation en 1978 contribue à la relative pérennisation de ces cours qui, actuellement,  sont assurés dans huit lycées et un collège dans le secteur public (Lille, Lens, Neoux-les-Mines, Béthune, Fouquières-les-Lens, Paris, Vanves, Bordeaux et Toulouse), ainsi que plusieurs établissements privés, sous ou hors contrat.

À cela il faut rajouter quatre établissements internationaux dotés de sections polonaises à Lyon, Strasbourg, Saint-Germain en Laye et Paris. Les deux premiers proposent un cursus complet allant du Cours Préparatoire jusqu’au baccalauréat, les deux autres proposant le polonais au collège et au lycée. Il s’agit d’une formation d’excellence destinée à des élèves maitrisant bien la langue polonaise. C’est pourquoi un test de niveau détermine l’admission dans la section. Les élèves de ces lycées présentent l’Option Internationale du Baccalauréat (OIB) qui est composée d’un baccalauréat français auquel on ajoute la langue et la littérature polonaise,  ainsi que l’histoire et la géographie polonaises enseignées en polonais. L’OIB français est reconnu par la majeure partie des universités polonaises, permettant ainsi aux élèves d’entreprendre des études supérieures en Pologne. Très actives et appréciées par les établissements qui les accueillent, les sections internationales polonaises ont de plus en plus d’élèves, et de nouvelles initiatives de création, comme celle qui émane du lycée Charles de Gaulle à Dijon, démontrent l’intérêt croissant des Français pour ce type d’enseignement.

Bilan et perspectives

Comme nous venons de le voir, l’enseignement du polonais en France a connu une évolution importante par rapport à ses débuts au XIXe siècle. D’une part, le nombre des établissements de tous niveaux connait une croissance importante tout au long du XXe siècle. Notons que, pour bien mesurer l’ampleur du phénomène, il faudrait mentionner les cours privés ou associatifs   qui sont légion et que cette présentation ne  prend pas en compte,  pas plus qu’elle ne prend en compte l’offre proposée par les autorités polonaises. D’autre part, le statut de la langue évolue: autrefois langue de  diaspora exotique et méconnue des Français, elle est désormais devenue une langue étrangère d’un grand pays de l’Union Européenne, véritable partenaire politique et économique de la France.

Cependant,  dans le contexte de réformes visant des économies budgétaires, le maintien de l’offre d’enseignement du polonais dans les écoles et les universités françaises s’avère extrêmement difficile. Chaque année, on se heurte à des difficultés d’ordre administratif et à des menaces  de fermeture des «petites sections». Un autre souci est   le  problème de la réactivation de l’agrégation de polonais, car ces dernières années, le concours  n’a été proposé qu’ en 2005 et 2010 et a été « suspendu » depuis. Dans le contexte des départs à la retraite des premiers agrégés de polonais, ce gel  s’avère catastrophique.

En matière d’économies budgétaires, on pourrait certainement tirer des leçons de l’exemple de la réussite des sections internationales qui sont d’obédience mixte,  l’enseignement et les programmes étant approuvés conjointement par les ministères français et polonais, les locaux  offerts par le partenaire français et  les enseignants rémunérés par la Pologne.

Pour conclure, il semblerait qu’une collaboration  étroite entre les autorités polonaises et françaises soit indispensable pour pérenniser  la présence et le développement de la langue polonaise en France. En effet, cette collaboration donne  de très bons résultats dans le supérieur.  Le double Master français-polonais proposé depuis 2007 par l’université de Paris-Sorbonne et celle de Varsovie connaît une évolution importante. Sur son exemple vient d’être créée une structure comparable à Bruxelles. L’Institut des Sciences Politiques de Paris, avec son antenne à Dijon, propose également un double diplôme Science Po – Szkoła Główna Handlowa (Varsovie). Sans verser dans  une vision idéaliste, car la préoccupation de la sauvegarde de l’offre existante  nous voile parfois la perspective, force est de constater que cette collaboration polono-française est particulièrement  bien réussie, et que c’est dans ce sens qu’il faudrait sans doute œuvrer dans les années à venir.

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