Portrait de Janina Poznańska par Teodor Axentowicz

Anna Czarnocka

Responsable des collections artistiques
Bibliothèque Polonaise de Paris

Un des plus beaux tableaux des collections de la Bibliothèque Polonaise de Paris est un tableau de Teodor Axentowicz datant d’environ 1910, qui représente le portrait en pied de Janina Poznańska. Son très grand format ne nous permet pas de l’exposer à tous les visiteurs dans des conditions de sécurité satisfaisantes. C’est pourquoi il n’est visible que des personnes qui sont invitées dans le bureau du président de la SHLP.

Avant la rénovation de notre bâtiment, quand nous disposions d’encore moins d’espace pour nos collections, les invités du président de la SHLP pouvaient voir, derrière une vitrine de son bureau, un autre élément particulièrement précieux des collections de la BPP, à savoir la première édition de l’illustre texte de Nicolas Copernic, De revolutionibus orbium coelestium publié en 1543 à Nuremberg.

Qui est la belle dame représentée sur le tableau d’Axentowicz?


Nos remerciements vont à Elisabeth Grenier, descendante de la famille Poznański et membre de la Communauté Franco-Polonaise depuis de nombreuses années, qui nous a aidés à confirmer l’identité de la personne représentée sur le tableau de Teodor Axentowicz et à la placer dans l’arbre généalogique du grand industriel de Łódź, Izrael K. Poznański, en consultant les documents concernant le don de ce tableau à la BPP.

Née Żaneta Braunsztein en 1863, elle épousa Herman Poznański, le second fils du fondateur de l’empire industriel des Poznanski. Dans son histoire de la famille Poznański publiée en 2010, Mirosław Jakulski nous apprend que son mari fit une carrière d’industriel et de financier. À partir de 1900, il s’installa dans une magnifique résidence de Varsovie appelée Palais Lesser, qui se trouve à l’angle des allées Ujazdowskie et de la rue Piękna. Il représentait les intérêts de l’entreprise familiale à Varsovie, en tant que directeur de l’entrepôt des produits Poznański dans cette ville, et en tant qu’actionnaire et président du conseil d’administration de la Banque d’Escompte de Varsovie. Puis, de 1914 jusqu’à sa mort en 1923, Herman Poznański dirigea le conseil d’administration de la Société des Actionnaires des Cotons Izrael K. Poznański que fonda son père. Il fut aussi un philanthrope engagé dans la Société d’aide aux juifs souffrant de maladies mentales de Varsovie dont il fut vice-président. Il mourut en 1923 à Rome.

A partir de 1910, Mme Poznańska (qui porte le prénom de Janina dans les documents de la BPP) s’installa en France avec ses deux fils. Un article de Gazeta Wyborcza du 13 janvier 2000 nous apprend que le premier, Kazimierz (1883-1949), s’engagea dans l’armée française en tant que pilote d’avion au cours de la première guerre mondiale et devint citoyen français en 1919. Notons que le petit-fils de Mme Poznańska, André Boris, fut lui aussi pilote et qu’il combattit dans les forces aériennes des Français Libres au cours de la seconde guerre mondiale. Il mourut en 1943, à l’âge de 22 ans, au cours d’une mission aérienne sur le territoire de l’URSS dans la région de Kozielsk. Le second fils de Herman et Janina, Victor, né en 1888, était artiste, ce qui ne l’empêcha pas de faire preuve d’ardeur patriotique, car en 1920, alors qu’il était âgé de 32 ans, il se rendit en Pologne pour servir dans l’armée polonaise. Rappelons qu’à cette date, la Pologne à peine devenue indépendante, était en conflit armé avec l’Union Soviétique.

À Paris, au 8, avenue Jules-Janin, Mme Poznańska tenait un salon artistique avec son fils Victor qui fut élève du peintre cubiste Albert Gleizes. Jarosław Iwaszkiewicz, un écrivain polonais qui séjournait à Paris à l’époque, le décrit de la manière suivante : « C’était un de plus beaux appartements que j’ai vu dans ma vie, mais aussi le foyer d’un incroyable snobisme. Leur salon était fréquenté par des gens plus ou moins intéressants, mais mes relations avec eux étaient très superficielles. Grâce à Poznański, j’ai connu le peintre Albert Gleizes et son épouse Juliette Roche… »

Victor Poznański exposa ses oeuvres au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne dans les années 1920-1922, 1924, 1926, et au Premier Salon de l’Art Français Indépendant en 1929. On pense que ses tableaux, actuellement disparus, se trouvaient sur le territoire polonais au début de la seconde guerre mondiale, à la suite de son bref retour en Pologne au début des années 1930. Ensuite, converti au catholicisme, il entra dans le tiers ordre dominicain et mourut à Lourdes, le 26 septembre 1935, des suites d’une maladie qu’il contracta en transportant des malades en pèlerinage. Selon une de ses cousines, Alice Poznanska-Parizeau, qui évoque le personnage de Victor dans un texte autobiographique publié en 1991, ceux des membres de la famille Poznański qui vivaient en Pologne s’étonnaient qu’après avoir mené une existence mondaine haute en couleurs, il ait à ce point changé de voie et comprenaient encore moins que sa vocation ne le ramène pas en Pologne, car : « Pour tout le monde, il était évident en effet que Dieu comprenait le polonais et entendait ce qu’on lui demandait dans cette langue ».

Nous ne connaissons pas la date exacte du décès de Janina Poznańska. Mais la documentation liée au don du portrait de Teodor Axentowicz à la BPP nous permet de préciser qu’elle est décédée après octobre 1950, dans le Couvent de l’Espérance à Pau.

Les caractéristiques de l’œuvre d’Axentowicz

D’après les informations que Madame Janina Poznańska donne à la BPP dans une lettre datée de 1950, le portrait a été peint par Teodor Axentowicz (1859-1938) vers 1900. Cependant, elle précise que, âgée de 88 ans, elle ne souvient plus de la date exacte. Nous pensons plutôt à une date plus tardive, vers 1906 -1910.

Le portrait mesure 195 cm de hauteur et 120 cm de largeur. Il représente le modèle debout, de trois quarts, avec la tête tournée vers sa droite ; elle s’appuie avec sa main gauche contre une chaise de salon en style néo-Louis XVI. En observant la composition du tableau, la pose élégante très favorable pour le modèle, ainsi que les détails comme .

- la robe qui met en valeur les épaules dénudées et le décolleté,

- les manches en dentelle ,

- les roses-thé qui donnent une tache de couleur à la robe noire,

- la carnation lumineuse de la peau du modèle,

ou le petit détail comme les boucles d’oreille,

on comprend pourquoi Teodor Axentowicz fut considéré comme un des meilleurs portraitistes de son époque.

Le peintre naquit dans une famille d’Arméniens polonais à  Brasso – aujourd’hui Braszow en Roumanie en 1859. Sa famille s’établit à Lwow en 1862. Le jeune Axentowicz étudia la peinture à l’Académie des Beaux-Arts à Munich à partir de 1879 et, après trois ans d’études, honoré par trois médailles d’argent, il quitta Munich pour la France. En décembre 1882, il arrive à Paris. Il y est en contact avec plusieurs artistes polonais et, comme eux, il connait de grandes difficultés financières. Mais, grâce aux commandes d’illustrations pour les journaux et revues « Le Monde Illustré », « L’Illustration », « Le Figaro » et « The Graphic », sa situation matérielle se stabilise relativement vite.

Pendant quelques années, de 1882 à 1895, il suit des études dans l’atelier d’un célèbre portraitiste de l’époque, Carolus-Duran, avant de devenir à son tour un portraitiste très prisé par la haute société polonaise. Il peint surtout de belles femmes, mais il est aussi l’auteur du portrait du comte Władysław Czartoryski (1892) ou de Władysław Mickiewicz. Il fréquente les cercles polonais à l’Hôtel Lambert, dans la maison de Wladyslaw Mickiewicz, rue Guénégaud, mais aussi les maisons de Cyprian Godebski ou de Józef Chełmoński. Teodor Axentowicz travaille beaucoup, expose ses pastels, aquarelles et des huiles tous les ans en France, à Cracovie, Varsovie et Lwow, mais aussi à Londres, Vienne et en Suisse. Ses relations avec l’actrice Sarah Bernhardt contribuent singulièrement à sa renommée dans la bourgeoisie parisienne et, grâce à elle, la clientèle afflue vers son atelier. En 1891, il est nommé membre de la Société Nationale des Beaux-Arts et décoré des Palmes d’or de l’Académie.

A partir de 1897, Axentowicz s’établit à Cracovie. A cette époque il est déjà marié et père de deux enfants (il en aura huit en tout). Il enseigne la peinture et devient le premier recteur de l’Académie des Beaux-Arts à Cracovie. D’ailleurs, c’est en partie grâce à ses relations que l’ancienne Ecole des Beaux-Arts avance au rang d’Académie des Beaux-Arts.

Axentowicz peint alors des scènes de genre liées au folklore hucul comme Kolomyjka, la Fête de Jordan, mais c’est surtout grâce aux portraits qu’il devient célèbre. Il peint des femmes, aussi bien de jeunes paysannes que des beautés de la haute société. Ces dernières sont pour la plupart représentées sur un fond neutre, en belles robes, séduisantes et distinguées. Il n’a donc aucun mal à trouver des modèles luxueux et élégants pour cultiver un style qui va jusqu’à la perfection. Deux modèles prennent leur place dans son cœur et dans ses pastels. La première est Henriette Fouquier, la fille du rédacteur du « Figaro » Henri Fouquier, et la seconde une beauté de Cracovie, Ata Zakrzewska.

A partir de 1906, il peint une série de portraits de la « Dame en noir » .

Le modèle est probablement Maria Comallo de Stuckenfeld, l’épouse de Julian Fałat. Dans les années 1906-1907, Axentowicz fait des portraits d’aristocrates et de dames issues de la haute bourgeoisie. Elles sont presque toutes dans la même pose, souvent dans de belles robes de bal. Parmi ces portraits, il y a le pastel de Madame Berson peint dans son appartement de Varsovie en 1907, puis ceux de Stefania Zamoyska et Renata Radziwillowa, de Zofia Hoesick (1910) ou Zofia Jachimecka (1913) une muse de salons de Cracovie à qui il confia que les femmes méritaient d’être peintes.

Madame Berson

Certains de ces portraits présentent des traits de composition très similaires à ceux de notre tableau, comme la robe noire ou les roses thé, qui lui permettent de représenter ses modèles dans la lumière la plus favorable et la plus noble.

C’est probablement dans cette période, donc vers 1906 – 1910, que le portrait de Madame Poznańska a été peint, sans doute dans la résidence varsovienne de la famille, tout comme le portrait de Madame Berson.

Comment ce tableau est-il parvenu dans les collections artistiques de la BPP ?

L’histoire du don du tableau nous est connue grâce aux lettres échangées entre le directeur de la Bibliothèque Polonaise de l’époque, Franciszek Pułaski, et Janina Poznańska qui lui écrivait du Couvent de l’Espérance à Pau.

Le 6 juillet 1950, en réponse à une lettre de Madame Poznanska du 2 juillet qui s’est perdue, Pułaski la remercie pour son don à la BP d’un pastel de Wyczółkowski – il s’agit du monumental pastel de Léon Wyczółkowski, Chevalier au milieu des fleurs, qui est actuellement exposé dans la salle du rez-de-chaussée, en face de l’auditorium.

Il y propose que la BP prenne aussi le tableau d’Axentowicz que Mme Poznańska souhaitait lui offrir sous condition que le nom de la donatrice ne soit pas publié. Bien sûr, plus de 50 ans plus tard, la loi permet que ce nom soit rendu public.

Le tableau devant être récupéré chez Madame Langlais à Nice, Pułaski demande à Monsieur Stanisław Neyman de voir le tableau sur place afin d’organiser les modalités du transport. Celui-ci répond à Franciszek Pułaski de la manière suivante : « Ce n’est plus un tableau, c’est le comble du barbouillage … une dame mûre, posant dignement et non moins dignement vêtue … dans les dimensions 2 m 35 sur 1 m 65. Pauvre Monsieur Franciszek, qu’est-ce qu’il va faire avec ça ? J’ai dit aux dames qui m’ont reçu, que, ignorant les dimensions de l’œuvre, la Bibliothèque l’a volontiers acceptée, mais que je ne sais pas si elle dispose d’une salle suffisamment grande pour qu’on puisse y mettre ce tableau. (…) J’attends donc vos instructions… Si effectivement ce portrait devrait être envoyé à Paris, je vais prier en cachette qu’il soit détruit en cours de route. » Notre appréciation actuelle des qualités de cette œuvre d’Axentowicz est, pour le moins, fort différente!

A la demande du directeur de la BPP, le transport fut organisé, avec des frais d’un montant de 6 200 F. Mais, une fois de plus, dans une lettre datée du 19 juillet 1950, l’intermédiaire émet quelques objections : « Ce portrait est sans doute l’œuvre d’Axentowicz, mais justement comme tout ce qui vient de Axentowicz, il est dénué de toute valeur artistique, et en plus, l’exposition d’un portrait de telles dimensions, d’une personne qui n’a joué aucun rôle particulier dans le Pays, exigera, en quelque sorte, des explications… Je suis sur, cher Monsieur, que vous aurez beaucoup d’ennuis avec tout cela ». Il faut placer ces remarques d’un piètre connaisseur en art dans le contexte de l’époque. La situation politique de la Pologne ayant à nouveau fait de la Bibliothèque Polonaise de Paris un bastion de l’esprit de résistance à l’occupation russe, après l’appel aux dons lancé par Pułaski pour reconstituer les collections qui avaient beaucoup souffert des pillages de l’occupant pendant la guerre, l’attente de bien des réfugiés politiques polonais était que la Bibliothèque soit à nouveau un sanctuaire du patriotisme, avec son cortège de figures historiques, comme Tadeusz Kościuszko, le Prince Poniatowski, les poètes romantiques polonais, Józef Piłsudski, etc… . Cependant, Pułaski fit preuve d’un jugement artistique plus sûr car, dans une lettre datée du 9 octobre 1950 où il remercie encore une fois Madame Poznańska pour le don qui est arrivé sain et sauf à la BP, il écrit qu’il sera « un bijou dans les collections artistiques de la SHLP et de la Galerie de la Peinture Polonaise en préparation dans les salles de la BP ».

C’est alors qu’il lui demande qui est représenté sur le portrait. Madame Poznańska répond trois jours plus tard  qu’il s’agit de son portrait, peint vraisemblablement vers 1900, mais s’excuse pour sa mauvaise mémoire des dates. Elle joint à sa lettre des souvenirs de son fils Victor: un petit fascicule « Pro memoriam » et un article de la Revue de Lourdes de novembre 1935 cité dans la revue des Cadets Normands de janvier 1936, intitulé « La belle mort d’un Hospitalier », en demandant que ces documents soient soigneusement conservés. Nous y apprenons que Victor Poznański, « dont la famille avait quitté la Pologne après la guerre, et s’était fixée à Vence, près de Nice, était de ceux pour qui Lourdes est synonyme de son dévouement et de sa mort. »

Conclusion


Cette dernière lettre, qui témoigne du respect de Mme Poznańska pour la voie que son fils avait choisie, indique que c’est vraisemblablement un souci de discrétion et d’humilité qui l’a amenée à demander que l’identité de la donatrice du tableau d’Axentowicz ne soit pas dévoilée. Ces documents témoignent sans doute aussi de son attachement à la Pologne, puisque c’est à la Bibliothèque Polonaise de Paris que Mme Poznańska a choisi de faire don de deux très beaux tableaux qui sont des exemples remarquable de l’art polonais du début du 20ème siècle.

En ce point, elle suivait une voie déjà ouverte par le fondateur de l’empire industriel des Poznański. En effet, à la différence de ses frères aînés, qui avaient été éduqués par leur père, un juif hassidique très pieux, Izrael K. Poznański avait fait des études professionnelles dans une école de Łódź organisée sur le modèle allemand de la Real-Schule, c’est-à-dire une école ouverte à toutes les confessions. Cette éducation fit de lui un juif « progressiste » (c’est-à-dire appartenant au cercle des juifs de Pologne qui prônaient l’européanisation et l’assimilation des juifs à la société polonaise). Ainsi, à Łódź, en 1881, il initia la construction d’une synagogue réformée dont la construction fut achevée en 1887. Il montra un égal respect de toutes les religions en contribuant à l’édification d’une église orthodoxe, un geste qu’il faut sans doute interpréter comme un geste diplomatique envers les autorités russes du bon vouloir desquelles les industriels de Łódź dépendaient, mais aussi à l’édification d’une église catholique de style néo-gothique dans la vieille ville et à la reconstruction de l’ancienne église en bois de la vieille ville sur un autre emplacement. Les descendants directs d’Izrael Poznański poursuivirent dans cette voie, en soutenant la culture polonaise laïque. Citons ici le cas de Jakub Hertz, beau-frère d’Izrael Poznański qui épousa sa nièce Anna Poznańska. En 1914, ce grand philanthrope fit un don de 100 000 roubles pour créer des bourses permettant à de jeunes artistes de Łódź issus de familles pauvres de toutes confessions de faire des études. On peut aussi évoquer le cas de Maurycy Poznański, qui fut un des experts en économie dans la délégation polonaise lors de la Conférence de la Paix à Paris et mécène du théâtre municipal de Łódź. Ces exemples montrent que la famille Poznański joua un rôle important dans l’histoire de l’assimilation des juifs de Pologne, un phénomène naissant dans la seconde moitié du 19ème siècle qui commençait à s’ amplifier dans la première moitié du 20ème siècle.

Nous sommes donc très fiers d’avoir ce beau portrait dans les collections de la Bibliothèque Polonaise de Paris. Pas seulement en raison du rang prestigieux qu’ Axentowicz occupe dans l’histoire de l’art polonais. Mais aussi en raison de l’identité de sa donatrice, car son geste à l’égard de la Bibliothèque Polonaise est un symbole d’un aspect de la culture polonaise trop méconnu en France, à savoir une culture politique dans laquelle la tolérance religieuse a une tradition historique longue de plusieurs siècles, et un symbole d’une histoire de la communauté juive de Pologne fort différente de celle des communautés juives d’Europe occidentale.

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